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Archives magazine Tsuneko TANIUCHI : “QUITTER MON PAYS M’A PERMIS DE ME LIBÉRER DES CONTRAINTES ET DES PRÉJUGÉS QUI SOUS-TENDENT LA SOCIÉTÉ JAPONAISE.”

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Une femme orientale en Occident peut facilement être assimilée à un objet exotique selon les clichés qui caractérisent la "femme orientale". Tsuneko Taniuchi, qui vit à Paris depuis 1987, refuse d’être traitée comme telle. Elle déclare dans une de ses œuvres : "Je n’ai pas besoin de maquillage car je suis belle" et crée des travaux qui reconstruisent le moment et les endroits les plus intimes dans la vie d’une femme, qu’elle considère comme une résistance. Elle, qui tire ses racines d’une culture issue de la guerre et ses résultats, affirme dans une impressionnante installation : "Chaque génération paye les erreurs de la précédente".
Tsuneko Taniuchi, les réflexions sur le rôle de la femme dans la société sont le propos le plus important dans votre travail. Pouvez-vous décrire comment vous en êtes arrivée à ce propos ?
Vers la fin des années 80, j’ai commencé à intégrer dans mon travail des thèmes liés à l’histoire et à la société contemporaine et à prendre en compte ma position de femme. J’avais déjà le sentiment que les problématiques concernant la définition de l’art ou le système de l’art sont insuffisantes aujourd’hui et dérisoires face au problèmes auxquels nous sommes confrontés. Dans des installations comme "Année zéro" (réalisée à Poitiers en 1991) ou "Chaque génération paye les erreurs de la précédente" (Hôpital Ephémère, 1994), j’ai voulu mettre en œuvre le phénomène de l’histoire, avec ses silences et ses commémorations des déchets et la montée de l’exclusion qui vont de paire dans une société de consommation. D’autres œuvres, comme "Les aventures de Nora", "Maison de poupée", "Elle est partie" ou "Daily work", sont plus précisément liées à ma position de femme dans la société.

Ce regard de femme est-il prépondérant ?
En tant que femme, j’ai nécessairement une manière de ressentir qui n’est pas celle que peuvent avoir des artistes hommes sur certains sujets : par exemple, la sexualité, l’enfantement, l’avortement. Au Japon, le pouvoir des hommes dans la société est très fort, c’est pourquoi ma réaction est peut-être très violente. Par ailleurs, ma conscience du rôle de la femme m’a amenée à "récupérer'" toutes sortes de matériaux de rebuts, de déchets, d’emballages, mais aussi les différents langages -et non pas "le" langage- des anecdotes et des histoires, slogans, marques publicitaires, photos de mode, images pornographiques ou bandes dessinées, et à les détourner, en les caviardant, en les salissant, pour les recycler dans mon travail, pour retourner les clichés et les discours d’une société faite par les hommes et prendre la parole, à mon tour, en tant que femme.


Le personnage de Nora d’Ibsen apparaît très souvent dans vos œuvres. Pourquoi êtes-vous si intéressée par ce personnage ?
Je me suis penchée sur le personnage de Nora dans la pièce d’Ibsen, "Maison de poupée". Elfriede Jelinek a imaginé une suite : "Ce qui arriva quand Nora quitta son mari" où elle critique l’idéalisme d’Ibsen en mettant en scène les "mésaventures" de Nora cherchant son émancipation personnelle dans une société dominée par les hommes, sur fond de crise économique et de montée du nazisme. Dans cette pièce, le fait que Nora réintègre le foyer conjugal est présenté comme un échec mais moi, j’ai imaginé que Nora devient SDF. Aujourd’hui, la crise sociale génère une violence qui menace particulièrement les femmes dans leur identité et on ne peut même plus vivre dans la nostalgie des vieux clichés domestiques.


Je trouve que, malgré le fait que vous viviez en France depuis des années, votre rapport avec la culture japonaise dans votre travail est très présent. Quelles sont les relations entre votre travail et l’art contemporain japonais en général ?
A part le groupe Gutaï ou encore Kudo, On Kawara ou Yayoï Kusama, je ne me suis jamais tellement intéressée à l’art japonais contemporain. Dans l’ensemble, il m’apparaît comme un sous-produit de la culture occidentale qui a envahi le Japon, surtout après la deuxième guerre mondiale, et en même temps obnubilé par la recherche d’une identité, d’une spécificité à caractère nationaliste. La plupart des artistes japonais se débattent dans cette contradiction. Quitter mon pays m’a permis d’acquérir une certaine distance vis-à-vis du Japon, de me libérer des contraintes et des préjugés qui sous-tendent la société japonaise.

Mais comment avez-vous conçu la pièce “Chaque génération paye les erreurs de la précédente” ? Est-elle une réclamation de l’identité japonaise ?
Un jour, je suis tombée sur une photographie d’un petit garçon jouant parmi les ruines de Berlin après la guerre, comme dans le film de Rosselini. En regardant cette image, une réflexion s’est imposée à moi : comment des générations se sont-elles ajoutées à des générations d’êtres humains pour en arriver à l’état actuel de l’humanité, avec ses contradictions et ses menaces qui pèsent aujourd’hui sur elle ? Plutôt que rechercher une soi-disant identité japonaise dans le passé, tourner le dos à son pays, mais affronter les problèmes qui se posent aujourd’hui à l’échelle mondiale ?

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