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«The Major» en mode majeur

Week-end sous la flotte, l'occasion d'aller voir «The Major», grosse baffe du Russe Yuri Bykov.

Le mec est pressé, sa femme est sur le point d'accoucher. De la neige plein la route mais s'en fout, il trace. Le montage ultra-cut, les changements d'axes agressifs, le bitume qui défile à toute berzingue: tout nous dit qu'un truc terrible va arriver. Le gamin est percuté de plein fouet. Sur le bord de la route la maman est tombée dans les vapes. Le choc était brutal mais le mec au volant n'a rien, à peine le nez pété. Terminator, le gars. Cherche même pas à prendre la fuite. Premier réflexe, choper par le colbac la mère encore dans les vapes et l'enfermer dans le coffre de son 4x4. La route est déserte, le corps du gamin, inanimé. Le mec décroche son téléphone: «Faudrait venir m'aider à nettoyer ce bordel, les gars.»

On est en Russie, le mec en question – et ses collègues «nettoyeurs» – ne sont pas des mafieux scorsesiens mais des flics lambdas, et les visées socio de «The Major» se font entendre dès qu'on le saisit. Les institutions russes vacillent, oui, mais ça n'empêche pas la maman de reprendre conscience à l'arrière du véhicule.

Cinéma de genre délocalisé
On va en faire quoi d'elle, alors ? Lui foutre une balle entre les deux yeux et faire disparaître les corps ? Ou maquiller l'accident et lui en faire porter le chapeau ? Le film a débuté depuis un quart d'heure et se trouve là, maintenant, à son premier carrefour. Les personnages minéraux, l'incarnation physique des plans séquences virtuoses, la fétichisation des gueules et des guns: tout nous dit qu'on file tout droit vers une idée de cinéma de genre délocalisé dans un no man's land enneigé. Mais, à l'arrière du coffre, la maman s'agite. Le thriller promis, elle, ça ne l'intéresse pas du tout. Elle veut sa procédure dans les règles, ses dialogues dans des bureaux gris, sa radioscopie d'un pays rincé. Il faut une scène et à peu près un quart d'heure  à «The Major» pour en arriver là, pour quitter littéralement le bord de la route et partir chercher sa voie. Mais où aller après avoir commencé si fort ?

Bien noter qu'il ne s'agit donc pas ici d'une question d'intensité mais de direction. Du haut de ses 32 piges, Yuri Bykov a des intuitions de vieux briscards. Après avoir lancé la machine pied au plancher, il sait qu'il va lui falloir décélérer, ne pas chercher à tenir la note de l'efficacité pure et de la frime technique mais plutôt viser une drôle d'harmonie entre le flic inoxydable qui va se payer en pleine tronche le mur de sa propre prise de conscience, et la maman perdue dans une spirale administrative où personne ne l'entend crier. C'est la différence majeure entre ces films dont on pressent que la scène d'ouverture fut le déclic de leur mise en chantier, et ceux qui sont irrigués d'un sujet à partir duquel il s'agit d'écrire des scènes.

Droit, juste, loin
Si le début de «The Major» est une sorte de chef-d'œuvre en soi, il pose aussi les germes qui vont permettre au film, quatre-vingt-dix minutes plus tard, de se déployer comme un gros morceau de cinéma de genre fissuré par un constat politique glaçant. Les jeux de regard entre elle et lui, le pas de deux entre la satire sociale et le polar mutique, l'hésitation sur la tonalité à imprimer au récit et l'idée que tout s'exprime ici sous l'angle de la dualité: difficile d'imaginer plus costaud comme note d'intention. Difficile aussi de mieux formuler ce genre d'ambitions théoriques.
Après ça, tout glisse. «The Major» file droit, juste, loin. Les décharges de chevrotines viennent impacter la peinture d'une Russie au bord de l'implosion, à terre, le doigt sur la gâchette. Plus rien à attendre de ce pays, alors ? Par l'absurde, la réussite sidérante de «The Major» prouve que si.
François Grelet