Technikart

Philippe Jaenada: «Cinq whisky, c'est ma dose»

A 48 ans, Philippe Jaenada ne se souvient pas avoir passé un jour sans boire depuis 28 ans, ce qui ne l'a pas empêché de publier sept romans. Les secrets de cette étonnante endurance littéraire et alcoolique, en complément de notre enquête «40 ans, toujours bourrés», actuellement en kiosques.

Alors Philippe, bourré un jour, bourré toujours ?

Je ne suis pas bourré tout le temps, ça non. En fait je bois tous les jours, mais à la même heure: je suis le fonctionnaire du bistrot. Je me lève le matin, j'écris toute la journée, puis je descends au bar en bas de chez moi de 19h00 à 20h30. Là, comme ça ne fait pas beaucoup de temps, j'enchaîne: cinq, six verres de whisky. Puis je remonte pour le dîner. C'est une forme d'alcoolisme apprivoisé.

D'où vient cette passion pour le bistrot ?
Le bistrot, c'est mon endroit préféré au monde depuis toujours. Tu me mets dans un bar et, d'un coup, je me sens normal. D'abord, parce qu'il y a de l'alcool. Ensuite, parce que je n'aime pas parler aux gens, mais dans les bars, si. On n'est pas obligé d'adopter une attitude particulière, on peut se mettre dans un coin et regarder son verre, ou rester dix minutes, personne ne te dira rien. Alors que dans un dîner, on ne peut pas se barrer, on est coincé. Là, je peux te dire que je picole !

Dans les dîners aussi ?
Oui, parce que l'alcool m'aide à me remettre à un niveau normal de sociabilité. Si je vais chez des amis, je vais picoler pendant une heure, et là, je me sens bien: cinq whisky, c'est ma dose, celle où j'atteins mon état optimal. Mais je dépasse toujours la limite en ayant l'impression que plus je bois, plus ça va, sauf qu'évidemment, ça ne marche pas comme ça. J'enchaîne quinze verres en trois heures et je finis par terre.

Picoler, ça aide pour écrire ?
Ah non, les rares fois où il m'est arrivé d'écrire bourré, les mots venaient comme un torrent mais en me relisant, quelle cata... Par contre, dans mes livres, tous mes personnages, qui sont un peu des doubles de moi, picolent: ce sont souvent des héros timides ou maladroits ou naïfs qui resteraient enfermés dans leurs blocages s'ils ne buvaient pas. J'adore les poivrots, les épaves, les gens fragiles, bancals. Je ne pourrais pas écrire sur quelqu'un comme, mettons, Fillon.

Fillon ?
Oui, Fillon a l'air super carré, super solide. Je suis sûr qu'il ne boit pas.

Ça te vient d'où cette soif ?
C'est peut-être parce que j'ai eu une enfance horrible. Quoique, après réflexion, je pense qu'elle était horrible parce que je ne buvais pas.


«Sulak» (Julliard). Sortie en septembre.
Photo Sophie Adriansen.
Entretien Marjorie Philibert

A lire notre dossier «40 ans, toujours bourrés» dans Technikart n°174 en kiosques.