Technikart

Bienvenue dans le débilestream

Des chorégraphies chevalines de Psy au succès de Nabilla ou aux Atl Twins, l'époque a basculé la tête la première dans le débilestream. Auteur de «Pharmacologie du Front national» ou «De la misère symbolique», le philosophe Bernard Stiegler en décrypte les enjeux.

Bernard Stiegler, on a l'impression qu'il y a une survalorisation de la bêtise aujourd'hui. Comment en est-on arrivé là ?
Très utile pour marquer les esprits, la culture a été instrumentalisée à partir des années 1920-30 au service du marketing, du développement économique et du contrôle des comportements. Les artistes ont marché à fond là-dedans, tout ça par pur intérêt. Le consumérisme culturel a fini par devenir le consumérisme tout court.

L'art, la culture ne sont donc plus des instruments de sublimation ?
Le désir, qui est différent de l'instinct animal et permet un investissement social, a été capté et standardisé par la sphère marchande. Une fois cette capacité de sublimation détruite, il ne reste plus que la pulsion. C'est à cette partie animale, frustre que le système s'adresse aujourd'hui en montrant du sexe, du sperme, de la violence.

N'y a-t-il pas une forme de plaisir masochiste dans ce spectacle ?
Oui, il y a une forme de jouissance à participer à cette crétinerie mainstream. On dégueule et on jouit de dégueuler. Désolé, je n'aime pas être vulgaire, mais ça m'énerve. Ca ressemble à la fin de l'empire romain.

Mais dans le fond, tout ça n'est pas très satisfaisant...
Les consommateurs ne sont plus heureux de consommer, ils ne le font plus que par pure addiction. Les gens finissent par se mépriser eux-mêmes. Quand on achète une 4x4 à 40 000 € plutôt que d'investir dans l'éducation de ses enfants, on en vient à détester ses gosses et vos gosses vous détestent. Tout ça s'inscrit également dans un contexte où l'expérience subjective a été progressivement remplacée par l'appareillage technique. Cette prolétarisation intellectuelle affecte désormais jusqu'à nos dirigeants – Hollande, Greenspan – qui ne comprennent plus rien au système.

Comment sortir du débilestream ?
Ce que veulent les gens, c'est développer leurs capacités, pas leur connerie. Quand on est humilié par le système, comme les électeurs du FN, on reporte cette humiliation sur les autres. L'économiste Amartya Sen invite donc à une réappropriation concrète de nos capacités, ce qui passera par la jeunesse et un modèle collaboratif basé sur le wiki, afin de rompre avec la dynamique consumériste.
A lire notre dossier complet sur le débilestream dans Technikart n°172 – mai 2013.
Entretien Nicolas Santolaria