C’est quoi ce bordel ?

artemis

A Berlin, l’Artemis devait être le lieu de débauche des quatre semaines de la Coupe du monde. Filles «importées», supporters soiffards, pompe à fric douteuse: notre reporter est allé vérifier sur place la mauvaise réputation de ce boxon urbain.

De loin, on dirait un gros hôtel Formule 1 au bord du périph’. Enfin,un Formule 1 tendance classe : ses 3 000 m 2 , une salle de fitness, un sauna, des bains bouillonnants, un restaurant, des cinémas… L’Artemis de Berlin est le plus grand bordel d’Europe.

La presse française et européenne a secoué le marronnier juste avant la Coupe du monde et les journalistes s’y sont bousculés avec deux idées en tête :
1) La Coupe du monde entraîne un afflux massif de prostituées venues de l’Est chargées d’éponger des centaines de milliers de supporters en rut. Ce point de vue a généré la production de tee-shirts antiprostitution et la réaction de collectifs et de personnalités, allant de Ni Putes ni soumises à Roselyne Bachelot.
2) L’Allemagne est un pays où, contrairement à la France, la prostitution est légale et on va vous montrer ce que ça donne. Pour écrire leur article, les journalistes se sont tous frottés à Egbert Krumeich, le boss allemand de l’Artemis, la grosse cinquantaine avec « mulet », moustache et costume rayé, qui reçoit la presse entre 8h00 et 11h00 du matin, pendant que son établissement ferme ses portes, le gros malin. Ils ont interviewé des prostituées de l’endroit, toujours les mêmes, chapeautées par Krumeich, qui affirme connaître parfaitement les filles qui travaillent pour lui. Et tous lui ont servi la soupe.

KRUMEICH, ÉTRANGE «PHILANTHROPE»
En théorie, les prostituées de l’Artemis payent le même tarif d’entrée que les clients : 70 €, plus 10 € pour une chambre personnelle lorsqu’elle veulent se reposer. En pratique, les choses sont un peu plus compliquées.
Mon premier coup de fil à Krumeich remonte au début du mois de juin. A l’époque, je ne suis qu’un anonyme gratte-papier de plus à solliciter une interview. Comme les autres, il me propose le créneau 8-11. Je lui réponds que je voudrais bien voir les choses par moi-même. Quelqu’un peut-il m’accueillir vers 22h00 ? « Impossible, sursaute le boss. Si vous voulez voir le lieu par vous-même, alors il faudra payer. Et les photos sont interdites. »
Dans ses interviews, Egbert Krumeich se flatte de la gratuité de la promo médiatique et passe pour un philanthrope soucieux du confort et de la sécurité des filles. Mais il ne rechigne pas devant la potentialité d’un client. Les affaires sont les affaires et Krumeich, un maquereau.

DEUX BRACELETS À CLÉ…
13 juin 2006. Je pousse les portes de l’Artemis et, à la réception du grand hall kitsch, sors ma carte bleue. La machine est « kaput », me dit-on en indiquant un distributeur situé dans le hall d’entrée du boxon. Apparemment, il n’y a pas que la Juventus qui entretienne une caisse noire. L’endroit est bondé, c’est le soir de Brésil-Croatie : des trentenaires présentables écrasent en nombre quelques vieux bedonnants aux regards lubriques.
On me fixe au poignet un petit bracelet en plastique bleu qui me permet d’accéder gratuitement au bar (sauf champagne et alcool fort), au restaurant, salon de massage, etc. Je suis ensuite supposé me débrouiller directement avec les filles. Un deuxième bracelet avec une petite clé, comme à la piscine, ouvre la consigne dans laquelle on me conseille de déposer mon argent liquide. Puis j’avance timidement vers le vestiaire. Autour de moi, les autres mecs respectent le dress code de l’endroit : à poil ou une serviette jaune autour de la taille…

MINICINÉMA PORNO
Ça ressemble à un mix des Chandelles, le célèbre club échangiste parisien, et d’un centre de vacances. Premier coup de cafard : je suis au milieu d’une centaine de types en serviettes jaunes qui déambulent sur de l’épaisse moquette. Un grand bar tournant trône au centre du dancefloor, avec quelques barres verticales et une douzaine de filles en string, majoritairement blondes et siliconnées.
Je me dirige vers le fond de la pièce. Tous les deux mètres, un rouleau de Sopalin et une petite poubelle. Derrière un rideau en velours, un minicinéma porno et des sofas zébrés. Je m’assois, une brune se pose à côté de moi : « You want some fun with me ? », me demande-t-elle en joignant le geste à la parole. Je l’entends prononcer la somme de 60 € tandis qu’elle m’embrasse à pleine bouche, m’administre une fellation, m’enfile une capote puis me demande de passer à l’action avec un fort accent est-européen. Quinze minutes plus tard, la fille me salue et me donne rendez-vous dans la nuit : « N’hésite pas, me souffle-t-elle, je suis une vraie maniaque. »

chicCANAPÉS GÉANTS ET SALLE DE MUSCU
A la douche, tout le monde est à poil mais personne ne semble s’en offusquer. Normal : nous sommes dans le pays de la « freie korper kultur » (culture du corps libre). Les Germains ont inventé le naturisme à la fin du XIXe siècle. Rien d’étonnant, donc, à croiser des familles nues au sauna,un loisir très répandu dans chaque grande ville. L’Artemis serait la fusion de deux traditions : celle du sauna, donc, et celle du bordel, très ancienne en Allemagne bien que seulement légalisée en 2002.
Je commande une canette de Red Bull et avise une Barbie blonde. « Tu veux venir avec moi dans la piscine ? », me propose-t-elle avec un accent russe très prononcé. Direction le sous-sol. Une rangée d’alcôves est disposée autour d’un second cinéma porno, avec des canapés géants de velours pourpre. Sur l’un d’eux, une fille est assise sur un client effarouché d’à peine 25 ans. Nous traversons une salle de fitness ultramoderne. Un gars soulève de la fonte. Plus loin, un solarium. Arrivés à la piscine, nouvelle douche, puis détente dans les bains bouillonnants. Là sont installés les cabines à sauna et un salon de thé oriental où des filles lascives sirotent des sodas en petite tenue.

JUSQU’À 1 400 € PAR JOUR
Voyant que j’ai les moyens, la bimbo me propose un salon VIP, au premier étage. Je lui demande si elle sait où est le patron de la boîte, Egbert Krumeich : « Non, je l’ai jamais vu, répond-elle. Moi, je connais juste le manager, un type sympa. » La fille me dit tenir une boutique d’esthéticienne à Stuttgart : « Je viens ici une semaine sur trois. Je travaille beaucoup car j’adore le sexe. Mais je ne peux pas te dire combien de clients je fais par jour. Je ne réponds pas à ce genre de question. » Entre six et dix, raconte invariablement Krumeich dans les interviews. Je demande si ça peut monter jusqu’à vingt ? La fille sourit avec une petite moue gentille. Et tu ne reverses que 70 € à l’Artemis ? Même petite moue.
Le calcul est rapide : si une fille peut engranger jusqu’à 1 400 € en vingt-quatre heures, il est difficile de croire que le patron de l’Artemis n’en retient que 70, avec trente-cinq salariés à nourrir et un investissement initial de 6,5 M€…

UN NON-ÉVÉNEMENT ?
Il est 3h00 du mat’, je quitte l’Artemis. Demain, j’ai enfin rendez-vous avec Krumeich. Sur le chemin, je demande au taxi si la Coupe du monde a ramené beaucoup de monde à Berlin et si les prostituées ont envahi la cité. « Non, la ville est beaucoup trop étendue pour que ça se voit, m’explique-t-il. Ça ramène des touristes mais rien d’extraordinaire. De toute façon, il n’y a que trois matchs à Berlin et 80 000 spectateurs dont beaucoup d’Allemands. Faites le compte. D’ailleurs, tout le monde est déçu des retombées de la Coupe du monde. Ici, à Berlin, les gens pensaient louer leurs appartements mais les hôtels ne sont même pas complets ! »
Le taxi me dépose à Oranienburgerstrasse, la rue des prostituées. Des filles au look manga, la mid-vingtaine, tapinent le long de l’artère. J’en avise une : « Pour 80 €, tu as droit à un drink, un massage, une masturbation et une pipe. » La fille m’emmène dans un appartement. En fait, c’est un bordel. Un petit bar avec plusieurs prostituées et trois chambres propres et bien rangées. Au-dessus du lit, un tarif détaillé des prestations, avec ou sans soutien-gorge, droit de toucher telle ou telle partie du corps…

UNE FILLE POUR TROIS SUPPORTERS…
« Je travaille ici depuis trois mois, déballe-t-elle. Avant, j’étais à Hambourg mais ici, c’est beaucoup plus tranquille. A Oranienburgerstrasse, nous sommes vingt et une filles. On se connaît bien car on est toutes Allemandes. Dans cette rue, il n’y a que des Allemandes, sinon les clients gueuleraient. » Aucun risque, donc, pour que des prostituées venant de l’est travaillent dans le quartier.
Ce fantasme d’« importation massive » de filles pour la Coupe du monde se reproduit dans toutes les villes à chaque grand événement sportif. A l’occasion de la fête du football allemande, on a parlé de 40 000 travailleuses du sexe qui seraient venues s’ajouter aux 400 000 prostituées traditionnelles. Chiffre invérifiable, évidemment. Mais si on totalise les matches de la première semaine, on arrive à une statistique étrange : une fille pour trois supporters…
Dans une interview accordée au Monde en février 2006, la responsable féministe Nivedita Prasad, qui travaille avec les prostituées asiatiques, affirmait que « pour “importer” une femme, il faut des infrastructures et de l’argent. L’investissement est trop important pour un événement qui ne va durer que quatre semaines. »

MENTEUR PROFESSIONNEL
Même son de cloche chez Egbert Krumeich, qui nous reçoit enfin sur un canapé en cuir de l’Artemis : « Nous n’avons pas ouvert l’Artemis pour la Coupe du monde, puisque l’apport financier ne serait pas suffisant : les soirs de match, il y a 150 clients au lieu de 80, ça fait peu. L’événement nous a juste aidés médiatiquement. » Droit dans ses bottes, le maquereau me sert la soupe qu’il a déjà fait goûter à la centaine de journalistes qui m’a précédé. Et le bonhomme ment comme un arracheur de dents : « A l’Artemis, toutes les filles sont en règle avec le droit du travail puisqu’elles font toutes parties de l’Union européenne. Je vérifie avec la police tous les mois. » Faux : j’ai croisé des Serbo-Monténégrines, des Turques et beaucoup de Russes.
Mais bon, ce soir, j’irai refaire un tour à l’Artemis. J’enfilerai mes tongs bleues, me couvrirai les hanches d’une serviette jaune et filerai au bar. Au cinéma du sous-sol, il y aura Allemagne-Pologne. Des types avec des filles à chaque bras rigoleront bruyamment. Et là, j’aurai un second coup de cafard.

VINCENT BERNIÈRE (REMERCIEMENTS À HERVÉ GENDRE)


Technikart #104, juillet/août 2006

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