Depuis 2005, séparé de son binôme Nicolas Fromageau, Anthony Gonzales est seul à bord de M83. Et ça plane pour lui. Bye bye la cérébralité électronica de leurs deux premiers albums. Sur Before The Dawn Heals Us, l'antibois livrait un rush spatial et physique et spatial entre Daft Punk et My Bloody Valentine. En avril dernier, plus pop que jamais, il sortait Saturday=Youth, un album très eighties où New Order s'acoquine avec Tears for Fears. Les tenants de l'indie rock ont crié au gâchis. Pas nous.
On a toujours aimé les débordements d'Anthony. Son romantisme béat. Ses trop plein de féerie. Qu'il évoque sur "Safe", plage 6 de Before The Dawn Heals Us, "Music" de John Miles, mais oui, vous savez, la chanson qui faisait "Music was my first love / And it will be my last / Music of the future / And music of the past...". Qu'il évoque sur "Farewell / Goodbye", plage 11 du même disque, "Your Eyes" de Vladimir Cosma, mais oui, vous savez, le slow de La Boum 2 qui faisait "Your eyes / Opened wide as I looked your way / Couldn't hide what they meant to say / Feeling lost in a crowded room / It's too soon for a new love...", et bien on avoue : on était tout ouïe. L'inconscient collectif de Chérie FM et de Nostalgie mêlé aux traumas générationnels de l'indie rock, c'était bon. Tout simplement. Très bon même.
Les anglo-saxons ne s'y sont pas trompés. En 2003, suite à une chronique favorable dans Pitchfork, Anthony se faisait un nom, obtenait quelques plans concerts et signait quelques temps après avec Mute US. Depuis il s'exporte bien et les Etats-Unis sont même devenus un terrain de jeu privilégié pour le projet M83. En France par contre, pays où on a toujours du mal avec l'essence cross-over de la pop, Anthony Gonzales ne jouit toujours pas du statut qu'il mérite. On ne le connaît pas, ou peu, lui préférant ce fantasme du "terroir" qu'on appelle "nouvelle chanson française". Et ce n'est pas Saturday=Youth qui va changer quelque chose. Parce sur ce disque que le jeune homme fait encore tomber les barrières. S'ouvrant à la musique de sa prime enfance - les années 80 - il mêle Cocteau Twins à Tear for Fears ("Kim and Jessie"), New Order à Balavoine ("Graveyard Girl"), Depeche Mode à Visage ("Couleurs"). Chez nous il n'y a pas de "case" pour ça. Alors il vit son rêve ailleurs.
D'ailleurs, quand on le rencontre, il est déphasé car il revient tout juste d'Australie où il a rodé sur scène les titres de son nouvel album avec Midnight Juggernauts. On l'avait rencontré à l'époque de Before The Dawn, il y a trois ans, et c'est bizarre, on le reconnaît à peine. Il s'est considérablement affiné comme s'il était enfin sorti d'une adolescence tardive. Mais dans le même temps il a l'air plus ado que jamais parce qu'aujourd'hui son habituelle tenue sportswear est plus flashy, plus prêt du corps. Anthony aurait-il viré Tecktonik ? Se prendrait-il pour Actarus ? Il ne comprend pas notre étonnement. Pour lui, il n'a pas changé. On s'en rend compte dans l'interview qui suit. Sa timidité ne l'a pas quittée.
Technikart : Tu as produit cet album avec Ken Thomas, connu pour son travail avec Sigur Ros. Pourquoi lui ?
Anthony Gonzales : Je voulais collaborer avec de nouvelles personnes pour obtenir un son nouveau. Comme j'adore le son que Ken Thomas a élaboré avec Sigur Ros j'ai voulu travailler avec lui. Ken Thomas, c'est quand même quelqu'un qui a plu de 30 d'expérience dans le métier. Il a travaillé avec plein de groupes des années 80 que j'adore comme Cocteau Twins ou Depeche Mode. Mais j'ai aussi travaillé avec Erwan Pearson, un jeune connu pour ses productions électro pour The Rapture, par exemple. On a joué avec des synthés analogiques et en guitare-basse-batterie. On s'est juste servi des ordinateurs pour l'enregistrement. En fait on a fonctionné un peu comme lorsque je compose, parce que comme j'ai encore beaucoup de mal avec les logiciels, que je ne les trouve pas encore assez instinctifs pour moi, je compose avec des synthés et des guitares. Et au final je pense que la combinaison de ces deux types de productions donne un album musicalement riche et en marge de ce qui peut se faire de nos jours.
Technikart : En matière de son, tu n'aimes pas ce qui se fait aujourd'hui ?
Anthony Gonzales : J'écoute toujours beaucoup de vieilleries. Je me sens un peu perdu dans ce qui se fait aujourd'hui. J'aime bien un groupe comme les Midnight Juggernauts, mais il y a tellement de choses à découvrir ou à redécouvrir dans les années 70-80-90 que je trouve ça bien aussi de se concentrer là-dessus avant de découvrir des nouveautés. Ça me permet aussi de me détacher de ce qui se fait, de me singulariser.
Technikart : Le son de Saturday=Youth est en effet particulier, différent de celui de Before The Dawn. Il est plus new wave et pop là où avant tu étais plus électro et prog...
Anthony Gonzales : Pour moi c'est important d'essayer de faire sans cesse évoluer le projet. Et oui, c'est vrai qu'il y a vraiment un côté très années 80 dans cet album. Mais ça reste du M83, un disque personnel, avec ma patte, pas juste un simple hommage aux années 80.
Technikart : Juste avant cet album tu as publié Digital Shades, un disque entièrement consacré au krautrock et à la musique ambiante. L'orientation 80's de Saturday=Youth est-elle venue en réaction à cette purge 70's que tu as fait sur Digital Shades ?
Anthony Gonzales : Digital Shades a vraiment été une récréation entre mes albums studios. Pour Before The Dawn, on a beaucoup tourné aux USA, on a donné des concerts très noisy, électriques. Après j'ai donc tout naturellement eu besoin d'un peu de repos et Digital Shades a donc été le moyen de souffler entre deux albums studio. Ensuite, effectivement, je suis allé spontanément vers un truc plus années 80.
Technikart : Au-delà des sempiternelles références à My Bloody Valentine, Sonic Youth et Cocteau Twins, j'ai l'impression que la musique de Saturday=Youth vient autant de la musique qui passait sur la bande FM quand tu étais petit...
Anthony Gonzales : J'étais trop jeune pour vraiment découvrir la musique des années 80 parce que je suis né en 80 mais je pense qu'inconsciemment j'ai été bercé par cette musique. A l'adolescence je suis passé à la musique des années 90, Nirvana, Sonic Youth, Blonde Redhead, etc. Ce n'est qu'après que j'ai redécouvert la musique des années 80 avec des groupes comme Cocteau Twins, Tears for Fears, Talk Talk, etc. Malgré moi je pense que je suis influencé par tout ce côté un peu variété, FM, c'est un truc qui me plait malgré tout.
Technikart : Tu n'es pas le seul à qui ça plait et qui l'avoue. C'est un penchant générationnel. Les mecs de Justice ont par exemple fait une compilation intitulée XmasmiX où ils ont casé, sans ironie aucune, des tubes radios de leur enfance comme Julien Clerc et Balavoine. Ils ont même mis un Rondo Veneziano. Tout ça c'est leur dans leur ADN au même titre que Daft Punk et Motörhead. ça me rappelle aussi le chanteur de Scenario Rock qui était content qu'on lui dise que sa musique évoque un grand écart entre The Cure et Michel Berger...
Anthony Gonzales : C'est pareil pour moi. Quand j'écoute un Tear for Fears il n'y a aucune ironie de ma part, c'est premier degré, ça me fait kiffer. Ça se retrouve donc forcément un peu dans mon disque.
Technikart : Avec Saturday=Youth tu as encore obéit à ton penchant pour les disques qui durent une bonne heure car il dure 62 minutes...
Anthony Gonzales : Le pire c'est qu'en faisant ce disque je me suis dit que j'allais faire un album de 10 titres et 40 minutes, mais à chaque fois je me sens obligé de rajouter une plage ambiante de 20 minutes. Sans doute qu'inconsciemment, pour moi, si un album dure moins d'une heure ce n'est pas un album de M83.
Technikart : Tu as besoin de bâtir des CD monolithes ?
Anthony Gonzales : Oui j'ai besoin de me sentir entouré d'un truc long et épique sinon je me sens mal. Tu as raison, il faut que j'arrête. Par contre, à ce niveau quelque chose a changé entre cet album et les précédents. Avant mes albums s'écoutaient plus ou moins comme un tout, or celui-ci est plus une collection de chansons. C'est un voyage dans les années 80 et on peut facilement passer d'une chanson à une autre car elles sont toutes différentes, elles ne racontent pas vraiment une histoire.
Technikart : C'est le côté une fois de plus radiophonique de ton disque. Ça zappe.
Anthony Gonzales : Oui, c'est ça.
Technikart : Le single de Saturday=Youth est "Couleurs", le morceau le plus électro et le plus dansant du disque, mais c'est aussi un morceau très triste...
Anthony Gonzales : Oui, c'est le track un peu dancefloor de l'album, toujours très typé année 80, avec des percussions à la Liquid Liquid, qui fait aussi partie de mes influences. Mais c'est vrai qu'il est aussi gagné par un romantisme et une mélancolie, ça je ne le contrôle pas. J'ai toujours été fasciné par la tristesse. Ça fait partie de moi et du projet M83, même si cet album est plus "happy" que les précédents.
Technikart : Les jeunes sur photo de pochette du disque n'ont pas l'air particulièrement happy...
Anthony Gonzales : C'est cette image de l'adolescence que je voulais donner, une espèce d'adolescence perdue, désespérée et en même temps pas si malheureuse que ça.
Technikart : Pourquoi Saturday = Youth ?
Anthony Gonzales : Quand tu es ado c'est le jour que tu attends le plus parce que le samedi c'est le jour des sorties. C'est un jour qui m'a beaucoup marqué quand j'étais ado. L'adolescence est une période qui m'a tellement marqué, en expériences, en rencontres, etc. Cet album c'est une façon de rendre hommage à ces années dont je suis super nostalgique.
Technikart : Tu te sens encore ado ?
Anthony Gonzales : Oui, j'ai du mal à en sortir
Technikart : Faire de la musique, ça ne doit pas aider à en sortir.
Anthony Gonzales : Non, c'est sûr.
Propos recueillis par Sylvain Fesson










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