Didier Marcel Jardin de poche

Si le paysage est au centre des préoccupations de Didier Marcel depuis maintenant presque vingt ans, ce dernier ne rejoue pas pour autant la figure de l'artiste-paysagiste. Didier Marcel est un sculpteur, et son œuvre participe très généralement du non site, pratique smithonienne consistant à recréer en intérieur des parcelles de paysage à partir de fragments collectés sur site. Qu'il modélise des bâtiments de périphérie en cours d'écroulement (Sans titre, 1992) ou qu'il moule des morceaux de nature (Labour, 2006), il s'agit toujours de la reproduction fidèle d'un paysage de bord de nationale. Une tension s'installe alors entre taille réelle et réduction, tout comme entre naturel et factice. Depuis les mini moulages en plâtre de ses débuts jusqu'aux moulages résine qu'il réalise depuis 2002, le trouble s'empare de nous face à cette œuvre qui ne démontre ni ne constate. Les plateaux tournants parfois utilisés par Marcel pour présenter ses pièces renvoyant plus aux dispalys des salons de l'automobile qu'à ceux de l'agriculture, on ne peut qu'en déduire les qualités purement sculpturales des éléments ainsi mis en scène.

Une forêt de troncs blancs dénudés

Ses labours comme ses troncs d'arbres d'essences rares, moulés sur place, sont saisissants de justesse ; la résine retenant le moindre détail de l'objet matriciel. Mais ses arbres sont tronqués, les 8 mètres de leur hauteur, teintés de rose, mauve ou blanc, les changeant presque en colonnes contemporaines (on se souvient que des arbres servaient déjà de gabarit aux colonnes helléniques). Ses dernières pièces, une forêt de troncs blancs dénudés juste marqués d'une trace de peinture en bombe rose flashy, incursion d'une pratique urbaine du graf en écho à celle des gardes forestiers, assimilent l'arbre à un élément urbain, le rendant possiblement appropriable par les passants.

Rectangle de gazon.

Les agrisculptures de Didier Marcel prennent pourtant parfois place au cœur même d'un paysage, comme cet arbre vert factice installé devant un lycée, ou cette rangée de barres métalliques vivement colorées reprenant l'exacte disposition, ainsi que le tracé, des troncs d'arbres d'un bosquet existant. Le Didier des villes et le Marcel des champs peuvent alors fusionner. Pour Downtown Le Havre, Didier Marcel crée un Jardin de poche sur le parvis du volcan de Niemeyer. Une sculpture à l'échelle du piéton, pour contrebalancer l'imposante structure blanche du volcan. S'installant sur un jardinet ancien et pauvret, ce fragment de paysage importé se joue des échelles et des principes de végétalisation de l'espace public ; son frêne de résine trônant ainsi entre deux petits épicéas naturels, au cœur d'un rectangle de gazon. Le parterre fait office de socle pour le cylindre tournant en révolution lente sur lui-même ; l'artificiel s'exhibe sous forme monumentale, tandis que le naturel s'affaisse et s'efface. Le paysage apparaît alors dans toute l'ampleur de sa facticité ; construction culturelle s'il en est. Un autre regard sur la ville est possible. Par delà la mise en valeur de l'existant, le jardin de Didier Marcel pousse à la réflexion sur la place du vert dans nos cités, évoquant presque ironiquement ces brins d'herbe qui se frayent un chemin entre les dalles de béton qui absorbent nos pas.