Des petits malins

Deux ans plus tôt, il volait la première place à Elvis Presley dans le classement des morts les plus vendeurs (toutes catégories confondues) du magazine américain Forbes. Depuis deux mois, ses fans peuvent « marcher dans ses pompes » ou presque pour une cinquantaine de dollars, en achetant les Converse taggées de ses gribouillis. Encore plus fort, Kurt Cobain se serait offert l’an dernier une résidence à 3,2 M$ dans le New Jersey avec l’une de ses 188 (fausses) cartes de crédit. « Je me demande comment, et si c’est le cas, il ferait mieux de ramener son cul à la maison ! », fulmine sa veuve, qui a récemment déposé plainte pour fraude.

Selon Courtney Love, 60 M$ ont ainsi été dérobés, à elle et sa fille Frances Bean Cobain, en cinq ans. « Gruger une enfant de son héritage, c’est horrible », répète-t-elle aux tabloïds en ajoutant qu’elle est au courant depuis le début et connaît même la véritable identité des usurpateurs, mais qu’en 2003, elle était « trop barrée pour pouvoir réagir ». La police de Los Angeles resterait sceptique, moins toutefois que ses hordes de détracteurs jamais lassés de la haïr aux tripes. Mais Love a encore de nombreux fidèles, comme cette admiratrice qui répondait récemment à l’une de ses inimitables tirades imbitables sur le Net par ces mots supposés compatissants : « Souviens-toi, Courtney, le karma n’oublie jamais personne. »

Courtney Love et sa fille

La mort de Kurt Cobain, en avril 1994, a simultanément achevé Nirvana et revitalisé un business chaque jour plus fructueux. Les albums continuent à se vendre régulièrement (près de 70 millions à ce jour), Nevermind et sa pochette sarcastique en tête. Ni Universal Music, le tentaculaire label du groupe, ni ses membres survivants, Dave Grohl et Krist Novoselic, ne sont bien sûr les principaux bénéficiaires du legs de l’icône défunte, revenu en 1994 à sa veuve et sa fille. De son vivant, Cobain avait d’ailleurs exigé après les dix premiers millions de Nevermind que soit modifiée la répartition des droits jusque-là égaux entre les trois Nirvana : désormais, ce serait 75% pour lui, auteur et compositeur des chansons, et 25% à se partager pour les deux autres, le tout avec effet rétroactif pour inclure l’album au dollar/hameçon. Courtney Love a fait mieux. La fille qui chanta en 1994 « vouloir la plus grosse part du gâteau » (sur l’album Doll Parts, avec son group Hole) a non seulement hérité des droits d’auteur de son mari (ainsi que des droits à l’image et des droits dérivés), mais elle détient aussi plus de 98% des droits d’édition de Nirvana. Autrement dit, si Love clame « Nirvana, c’est moi », c’est plus qu’une jolie formule façon Bovary grunge : c’est la stricte vérité, factuelle et légale. Aujourd’hui, la veuve règne en despote absolue sur son royaume mortifère. Et personne n’a rien vu venir.

Ceux qui ont racheté le catalogue

« J’étais fauchée, c’est très dur quand on est aussi célèbre. Frances entendait son père à la radio, et ne comprenait pas pourquoi nous n’avions pas assez d’argent pour aller à l’épicerie. » Début 2006, la veuve cède 25% de ses parts sur le catalogue de Nirvana contre 50 M$. « Bono était intéressé, mais il n’avait pas idée de l’ampleur de mes dettes », confiera-t-elle plus tard. L’acquéreur se nomme Larry Mestel, un ex-boss de Virgin Records désormais à la tête de Primary Wave Music Publishing (PWMP), une boîte d’édition musicale.

Les ventes de CD chutant inexorablement (un tiers de moins en neuf ans), le créneau est devenu porteur et l’éditeur, important. Il continue à palper des droits dès qu’une de « ses » chansons est jouée en public, mais prospecte également toutes sortes de médias désireux d’acquérir des licences (droit d’utilisation à fins commerciales régi par un contrat). PWMP passe pour l’un des groupes les plus « agressifs » dans le domaine, mais Love n’en a cure et va jusqu’à déclarer qu’elle continuera à prendre toutes les décisions relatives à Nirvana et Cobain.

Lorsqu’elle promet, en 2006, « Je gère, ça va rester de bon goût », elle a en fait déjà approuvé la figurine « action figure » de Cobain qui sortira un an plus tard. Le merchandising tous azimuts a de toute façon commencé en 2005 avec les morceaux Something In the Way dans Jarhead, le film de Sam Mendes, et All Apologies dans un épisode de Six Feet Under. Suivront un épisode de Lost voyant Jack rouler vers un cimetière avec, posé à côté de lui, le L.A. Times du 5 avril 1994 (virez la scripte : le cadavre de Cobain n’a été découvert que le 8 avril), les jeux vidéos Guitar Hero II, Rock Band, etc.

Son bataillon de biographes

La tête de l’icône s’affiche depuis déjà un moment sur toutes sortes d’objets – mugs, porte-clés, flasques de gnôle et même une horloge assez déprimante – quand Converse, célébrant son centième anniversaire annonce la commercialisation d’une série de sneakers « cobainisés », dont le modèle One-Star porté par le chanteur au moment de sa mort. Disponibles depuis mai aux Etats-Unis, les Converse marcheront sur l’Europe cet automne.

Au même moment stratégique sera publié, toujours aux Etats-Unis, la nouvelle bio de Charles R. Cross où devrait figurer une rassurante photo de vieilles All-Stars dont l’une porte l’inscription « endoresement » (Cobain faisait plein de fautes), soit une manière d’aveu rigolard signifiant : « Je cautionne. » Initialement intitulé Mosaic of an Artist, l’ouvrage, renommé Unseen Cobain, peut d’ores et déjà être réservé sur Amazon.fr.

Longtemps basé à Seattle, Cross a signé en 2001 l’imposant Heavier than Heaven, la bio de Cobain qui fait autorité. Ou presque : sa description détaillée des dernières heures de l’icône dans un ouvrage de non-fiction agace certains tenants du factuel pur et dur. Cross lui-même s’est montré fort pointilleux à l’égard de Michael Azerrad, le journaliste de Rolling Stone à qui Cobain commanda la toute première biographie de Nirvana. Sorti six mois avant la mort du chanteur, Come As you Are pêcherait, selon Cross, par manque d’objectivité en raison de la perspective par trop « fan » de son auteur. Il ne manque plus que l’Anglais Everett True et son « histoire vraie » ( True a fréquenté quelque temps Cobain) pour constituer un mini-temple dont les marchands ne risquent pas d’être chassés par le christique Cobain…

Courtney Love, encore, et Hollywood

D’ailleurs, que reste-t-il à vendre, concrètement ? Une voix, comme en témoigne le DVD récemment sorti, About a Son, basé sur les vingt-cinq heures d’interview de Cobain enregistrées par Michael Azerrad pour sa bio. Et du rock, mais sous certaines conditions : si le biopic tiré de Heavier than Heaven et annoncé pour 2009 sera le premier film sur Nirvana à inclure la musique du groupe, c’est que Courtney Love en est la productrice exécutive.

La chanteuse dit avoir déjà investi plus de 50 M$ dans ce projet qu’elle a vendu en package (droits du livre + musique) à Universal Pictures et entend contrôler dans les moindres détails. A commencer par le choix des acteurs : pour jouer son mari défunt, elle a d’abord désigné Ewan Mc Gregor, avant de jeter son dévolu sur James McAvoy, puis Joe Anderson, puis Ryan Gosling… Quant au rôle féminin, elle a annoncé en début d’année que Scarlett Johansson l’incarnerait à l’écran. Ne subsiste qu’un léger problème : l’actrice a dit qu’elle n’était au courant de rien et n’avait d’ailleurs reçu aucun script.

Plutôt que de s’acharner à séduire Hollywood, la veuve devrait aller voir ailleurs si elle y est. En France, par exemple, où elle conserve une certaine popularité. Elle pourrait ainsi tomber sur Amandine de la Nouvelle Star (M6), dont la subtile transformation n’a échappé à personne. « Manœuvre passe un coup de fil à la styliste et suggère une “robe à la Courtney Love” pour une des finalistes », rapportait récemment Clémentine Goldszal dans Elle. De fait, Amandine coiffée, maquillée et habillée ferait une Courtney très plausible. Sa voix impressionnante étant également un atout, il lui faudrait « seulement » s’entendre avec Love, qui campera sur le plateau.

Les chaînes de télé dont… M6

Et Kurt, là-dedans ? Ah oui, lui… Il est partout, image, paroles et musique, il est dans tout, du groupe post-grunge sud-africain Seether à… la Nouvelle Star, encore, comme Philippe Manœuvre, l’emblématique juré de cette saison spécialement rock, l’expliquait en mars dans les Inrocks : « Il y a eu ces dernières années un basculement de l’émission dans le rock’n’roll. (…) Le déclic, ça a été Steeve Estatof quand il a interprété Nirvana il y a trois ans. Julien Doré a ensuite enfoncé le clou. » Il faut préciser que M6 n’a attendu aucun de ceux-là pour reconnaître l’importance culturelle de Nirvana, comme en témoignent des extraits d’une interview de Cobain jadis diffusés sur la chaîne et aujourd’hui disponibles dans le monde entier sur DVD. Souvent recopiés directement d’enregistrements vidéo, ces DVD impossibles à dénombrer (une quinzaine de films et docu, plus de cent concerts) échappent au contrôle d’Universal comme à celui de The Estate (Courtney Love et sa fille), tout comme une bonne portion du merchandising classique – tee-shirts, posters, calendriers – et des bouquins (plus d’une trentaine). D’où l’idée de mettre à présent le paquet côté marketing (« Emmener la musique de Nirvana où elle n’est jamais allée », dit Love) pour toucher une nouvelle génération moins passionnée par le rock que par ses icônes.

Les hommes à tout faire de Courtney

Nirvana n’a sorti que quatre albums studio, mais concernant Cobain, il y a matière. Après « Charly » (Charles R. Cross), le prochain factotum de Courtney Love devrait être Brett Morgen, qui prépare avec son aval un documentaire basé sur les home-movies de Kurt Cobain. « Ce sera un truc différent, a déclaré Morgen, comme si Kurt faisait son autobiographie. » Il l’a faite : le Journal de Kurt Cobain, publié en 2002, est même à ce jour le seul produit dérivé à avoir véritablement cartonné – plus de 200 000 exemplaires rien qu’aux Etats-Unis.

« Qu’en penserait Kurt ? » était déjà une question ardue du vivant de Cobain, qui présenta dès l’enfance une personnalité toute en contradictions. Depuis, une balle est entrée dans sa tête embrouillée par les substances. Mais l’impact du choc a été tel que des secousses agitent encore la Terre qu’il a quittée en laissant tout le monde – famille, fans, biographes, businessmen – s’interroger sur sa personne, ce qu’il pensait vraiment, qui il était en réalité… Toutes questions auxquelles il n’a jamais eu lui-même la moindre réponse !

Quatre mois avant sa mort, Kurt Cobain accordait une ultime interview à Steffan Chirazi. En pro consommé du détachement, il lâchait au journaliste venu le rencontrer à Atlanta : « J’ai toujours envisagé le rock comme une vaste plaisanterie. » Puis, en prenant plus de hauteur encore pour évoquer Nirvana et ses motivations : « On cherchait seulement à détruire le mythe du rock’n’roll », dit-il à l’imparfait.

Laurence Romance

Et si Cobain ne s’était pas suicidé ? Les rumeurs et les soupçons ne se sont jamais aussi bien portés. Un façon comme une autre d’alimenter la machine.

En termes de potentiel iconique, un suicide vaut plus qu’une mort (Ian Curtis), sauf si elle est violente et prématurée (James Dean), mais le top reste le meurtre (John Lennon). Aussi n’est-il guère étonnant que le décès solitaire de Kurt Cobain ait soulevé des interrogations dès la découverte de son corps. Le premier tenant de la thèse du meurtre est Tom Grant, le détective engagé par Courtney Love pour retrouver Cobain, rentré à Seattle après s’être enfui d’un centre de désintox’ à Los Angeles. Auteur d’un guide intitulé «Grant Kurt Cobain Murder Investigation Manual», Grant réclame toujours que le cas Kurt soit réexaminé. Il a fait quelques émules, notamment Hank Harrison (le propre père de Courtney Love !) et le tandem Max Wallace/Ian Halperin, tous deux récompensés d’Awards pour leurs travaux dans le domaine du journalisme d’investigation (les livresc«Who Killed Kurt Cobain ? The Mysterious Death of an Icon» en 1999 et «Love & Death: The Murder of Kurt Cobain» en 2004.)

Nick Broomfield a réalisé le premier film sur la question en 1998: dans «Kurt And Courtney», Eldon Hoke (El Duce) raconte que Love lui a proposé 50 000 $ pour tuer Cobain. Ecrabouillé par un train peu après cette révélation, El Duce a apporté du grain à moudre aux «enquêteurs», tandis que les amateurs de surnaturel (occultisme, numérologie, etc.) «travaillent» sur d’autres curiosités, comme le 27 Club rassemblant Jim, Janis, Jimi, Brian Jones et, désormais, Kurt Cobain, tous décédés à 27 ans, ou la mort, à Seattle, huit ans ans jour pour jour après Cobain, de son double ténébreux Layne Staley, le chanteur junkie d’Alice In Chains.

Plus troublant, une proche crédible a parlé. Dans une interview donnée à l’automne 2005 au magazine anglais «Uncut» pour son rôle dans le film «Last Days» de Gus Van Sant, Kim Gordon, de Sonic Youth, répond à une question sur les raisons qu’aurait pu avoir Cobain de se suicider: «Je ne sais même pas s’il s’est tué. Beaucoup de ses proches ne croient pas qu’il l’ait fait.» Le journaliste lui demande alors si elle pense que quelqu’un d’autre l’a fait pour lui. Gordon réitère, dans le texte: «I do, yes.»

L. Ro.