Croyez-moi sur parole. Se taper trois jours entiers de festival est une expérience à peu près aussi épuisante que faire l’amour à un harem de bimbos. On en sort heureux mais lessivé de s’être donné sans compter. C’est pourtant cette mission folle que nous avons relevé au péril de notre santé en nous rendant à cette vingtième édition des Eurockéennes de Belfort. Une édition anniversaire donc qui a réuni plus de 100 000 festivaliers et presque 80 artistes (à vue de nez). Inutile de vous mentir. Malgré les efforts surhumains que nous avons mobilisé pour faire honneur à notre profession, nous n’avons pu assister à toutes ces prestations probablement formidables d’audace et de créativité. Pour ne décevoir personne, nous ferons donc comme si elles n’avaient jamais eu lieu.

Premier jour. Le soleil est au rendez-vous sur le très champêtre site du Malsausy, sorte de presqu’île entourée de deux étangs. Celui de la Véronne et celui du Malsausy. Cinq scènes sont disposées aux abords de ce bras de terre où les vendeurs de saucisses ont temporairement élu domicile. Nous arrivons à l’heure pour le début du set d’Arno qui, après deux coupures de courants successives, décide sagement de lâcher l’affaire. Dommage, le vieux belge semblait au top de sa forme, réussissant à soulever une foule de teenagers déjà bien éméchés malgré le fait qu’il ne soit que 18h. Plus tard, sur cette même scène dite « du chapiteau » la très excitante Chan Marshall de Cat Power tentera de ressusciter l’esprit blues de la Nouvelle-Orléans avec, avouons le, une certaine classe même si ces standards enfumés nous ont un peu laissé de marbre. Après un rapide coup d’œil sur la prestation des écossais de Biffy Clyro à propos de laquelle nous n’avons pas vraiment d’avis et un passage sur la scène du « Club Deville » où se produit le rigolo Girl Talk entouré d’une nuée de jeunes adolescentes en top moulants, on part sur la « Grande Scène » assister au show pompier de « Massive Attack ». 3D, qui était il y a peu, l’unique membre restant du trio d’origine est aujourd’hui de nouveau entouré de Daddy G et de Horace Handy venu pousser sa voix à réverbération. Etrange sensation que d'observer ce combo trip-hop du siècle dernier tenter de recréer ces ambiances droguées. Le climat, morbide quant se diluent les tubes de Mezzanine, devient d’un coup sexy et spleenesque à la fois lorsque raisonnent les premières notes d’Unfinished Sympathie. Bref, tout ça est assez beau mais un chouilla glauquissime. Quelques bières servies dans des gobelets consignés (c’est important pour l’écologie nous dit-on) et nous voilà à onduler des bras sur les mixs jouissifs de Missil avant de se terminer devant le show des Gossip dont la reprise des Talking Heads, « Psycho Killer » nous a littéralement mis sur le cul. Mais peut être avions nous simplement trop bu.

Deuxième jour. Des ballons Bob l’Eponge, véritable figure pop des kids de l’an 2000, s’envolent dans le ciel. Daniel Darc, lui, entame un fabuleux set à la croisée des genres et des époques porté par une voix belle et fragile. Plus loin les Vampire Week-end tentent de se réapproprier à leur sauce pop-punk l’esprit de Johnny Clegg. Les filles gigotent tout en filmant le concert sans se rendre compte, les pauvres, que ces images chaloupées captées sur le vif leur fileront probablement la gerbe lors d’un futur visionnage. C’est sympa les Vampire Week-end. Totalement inoffensif mais suffisamment cool pour vous donner l’envie de participer momentanément à cet engouement collectif sous influences hormonales. Sur la « Grande Scène », Camille fait des bruits obscènes avec sa bouche. Les caverneux frères Cavalera aussi. Des bobos grimacent devant ses grognements testostéronés et courent se consoler sous le « Chapiteau » que le duo pop tête à claques « The Do » vient d’investir. Direction la scène de « La Loggia ». On remue des fesses devant Santogold que nous soupçonnons fortement de ne chanter qu’à moitié durant ses concerts. On s’enfume un peu sur les rythmes 80’s des rappeurs de Cool Kids et après une pause alcoolisée bien méritée, on file voir la très mignonne Pharell Williams et son groupe N.E.R.D. Dommage, leur hip-hop rock funcky est évidement ultra efficace mais le tout parait un peu dénué d’humanité. On enchaîne le cœur léger avec le meilleur concert de la soirée. Celui de Sébastien Tellier évidement qui, entre deux titres sublimes, rendra un hommage bouleversant à sa maman « cette femme obèse qui à l’heure où je vous parle doit être en train de squatter la baraque à frittes ».

Troisième jour. Le sol est boueux. Tout comme l'intérieur de mon corps, liquéfié par deux soirées noyées sous des flots d’alcools bon marché. Sous la scène du chapiteau, les deux beaux gosses de MGMT nous offre un show honorable mais les excellents titres de leur Oracular Spectacular semblent étrangement amputés de leur groove. Le ciel se met de nouveau à pleurer quant Cali se met à chanter. La surprise du soir, c’est évidement Pete Doherty qui, comme ça, sur un coup de tête, semble avoir décidé de se rendre à son concert. Poussée par une curiosité malsaine on se rend à la conférence de presse de Moby. Confirmation, derrière un humour à froid inquiétant, le végétarien hardcore chauve semble dissimuler une sombre âme de psychopathe. Les heures passent. On piétine dans la boue pour se frayer un chemin jusqu’à la petite scène du « Club Deville » pour le set de Dan Le Sac VS Scroobius Pip. La pluie s’acharne sur nous mais le hip-hop electro de ces deux tarés et leurs lyrics tordants lâchés d’un seul souffle réussissent à nous maintenir dans une agréable euphorie. La soirée se termine au son des grosses machines The Offspring et Moby. Nous nous en allons les souliers crottés, le foie et le cerveau abîmés. La faille spatio-temporelle des Eurockéennes s’est refermée. La réalité reprend ses droits. Jusqu’à la prochaine fois.