Les mutations génétiques donnent souvent lieu à des aberrations. Telle pourrait être la morale « sur le fond » de La Mouche, célèbre film des années 50 (sous le titre La Mouche noire) qui inspira à David Cronenberg un remake-culte. Le problème, c’est que ce message doit être l’une des leçons à tirer, « sur la forme », de cette adaptation-opéra peu convaicante. D’où vient donc le relatif plantage ? Quel insecte est venu détraquer la belle mécanique ?

TRAGEDIE CLASSIQUE

Co-production du Théâtre du Châtelet de l’Opéra de Los Angeles, ce projet avait de quoi exciter, sur le papier. Le potentiel dramatique de la nouvelle de George Langelaan possédait une réelle intensité dramatique, à la manière des tragédies classiques. Le cinéaste canadien l’avait bien compris, et, dans son film, on ne pouvait être que boulerversé par le destin de Seth Brundle, génial inventeur de téléporteurs qui va découvrir l’amour et la jalousie, ce qui l’amènera à devenir son propre cobaye. Mais une mouche présente dans le « pode » va changer la donne - fusion, super-pouvoirs, dégénérescence, ongles qui tombent, vomi acide, monstruosité, vous connaissez la suite. Quelle mouche a donc piqué Cronenberg pour qu’il se lance dans cette version musicale, qu’il met aujourd’hi en scène (enfin, officiellement…)? L’idée, peut-être, de jouer les savants fous et, à ce titre, d’oser un mariage (contre-nature ?) entre un classique du « pop » cinéma et de la scène de la « haute » musique. Il a donc confié la partition à son acolyte de toujours, Howard Shore, starisé depuis la bande originale « wagnérienne » du Seigneur des anneaux. Là réside le principal problème de ce spectacle.

UNE ABSENCE DE RELIEF

Si la compositeur possède un évident talent (il l’a démontré, notamment avec le magnifique thème de La Mouche – le film…), il nous impose ici une mêlasse musicale franchement terne. Fuyant une certaine emphase et des effets faciles, Shore applatit paradoxalement tout, oubliant même de nous concocter un « air » correct, une « mélodie » accrocheuse. Quels que soient les situations ou les sentiments des personnages, le spectateur a toujours l’impression d’entendre le même flux indusutriel, et cette absence de relief empêche le récit de prendre son envol. Ironie cruelle, c’est dans un relatif pompiérisme qu’on trouve les quelques moments de grâce de cette musique, notamment lorsque les chœurs expriment la voix de la machine – plane alors un souvenir diffus et lointain d’Einstein on the beach de Philip Glass. Howard Shore n’est toutefois pas le seul fautif, Placido Domingo à la baguette– visiblement dépassé par les événements - n’arrangeant pas les choses...

MESSE DE MINUIT

Parallèlement, The Fly souffre d’un évident problème de construction. Divisée en deux actes d’une heure chacun, cette histoire souffre d’une installation bien trop longue, ce qui, par souci d’équilibre, comprime les événements de la deuxième moitié. Ainsi, la première partie traîne, la seconde s’avère totalement sous-exploitée. Le livret de David Henry Hwang peine alors à trouver un équilibre entre l’anecdotique décalé et les utilités de narration, le tragique et l humour. Et loin de rythmer l’ensemble, les sursignifiants « Gloire à la Nouvelle Chair », brâmés toutes les cinq minutes, ont des airs de messe de Minuit !

Mais, soyons francs, on ne s’est pourtant pas trop ennuyé non plus : le côté « malade » de The Fly intrigue de bout en bout, les décors de Dante Ferretti sont assez beaux (vu les moyens mis en œuvre, il vaut mieux…), quelques idées de mise en scène (notamment la séquence dite du « bras de fer ») sont impressionnantes et les chanteurs (citons Daniel Okulitch – qui nous gratifie d’un « full frontal » - et Ruxandra Donose) font pour le mieux. On s’amuse aussi grâce à quelques effets « grand guignol » dignes du (bon) kitsch de Broadway, et, dès lors, sans doute cette équipe aurait-elle dû suivre la veine, certes moins ambitieuse, du Phantom of the Opera d’Andrew Lloyd Webber, pour atteindre son but. Faute d’être vraiment séduits soyons donc indulgents, à l’image du pacifiste groupe belge Sttellla qui chantait antan ce verset admirable : « Faites la mouche, pas la guêpe »…

The Fly - Opéra en deux actes de Howard Shore / Livret de David Henry Hwang (d’après la nouvelle de George Langelaan) / Orchestre Philharmonique de Radio France – direction : Placido Domingo / Mise en scène : David Cronenberg /

Les 5, 8, 11 et 13 juillet au Théâtre du Châtelet, 1, place du Châtelet. 75001 / Renseignements : O1 40 28 28 00 ou http://www.chatelet-theatre.com