Voilà deux semaines que je suis rentrée de San Francisco. J'ai dit adieu à Carol Queen et Robert Lawrence qui m'avaient prise en stage au Centre pour le Sexe et la Culture (CSC), lieu pour le moins iconoclaste où le sexe s’examine sous toutes ses coutures. Promouvoir une sexualité délestée d’a priori, organiser des soirées mise en pratique autour des problèmes du flirt en milieu BDSM (Bondage, domination, soumission/sadisme et masochisme – oui il y a infiniment plus de possibilités d’excitation que le stéréotype du soumis en laisse qui fait le beau), trans ou homo, exposer des modèles antiques de vibromasseurs, classer avec application la pléiade des films pornos (en VHS s'il vous plaît) : ces passionnantes activités sont malheureusement terminées pour moi..

Un homme se relubrifie généreusement la main

C'est donc en proie à une certaine nostalgie que je m'installe dimanche soir devant l'ordinateur familial. Il est une heure du matin. Ne souhaitant pas vraiment réveiller la maisonnée au son des cris de jouissance d'un quelconque participant au "Masturbate-A-Thon" que je m'apprête à suivre en direct de San Francisco, je baisse le son. Le Masturbathon, qui a lieu depuis quelques années durant le mois de mai (rebaptisé mois de la masturbation), est un événement étrange proche du happening, une grande séance de masturbation collective où l'on se tripote joyeusement pour la bonne cause. Comme au Tiercé, on y choisit son "performeur", puis on fait une promesse de don. Plus la performance de notre poulain dure longtemps, plus la somme récoltée sera élevée. D’où l’importance de bien choisir, voyez.. L’argent obtenu est ensuite gentiment reversé aux organisateurs, le CSC. Mot de passe ? Jack+Jill, pour jack off and jill off, se masturber, respectivement au masculin et au féminin.. Vous voulez vraiment savoir si j'ai mis la main à la pâte ? Qui sait...

A l'écran apparaît Carol, ma maître de stage. Accompagnée de Nina Hartley, ex-pornstar, plutôt moins dévêtue que d’habitude (les seins, ça ne compte pas). Carol y explique doctement les raisons d'être du Masturbathon : lever ce tabou persistant qui règne autour de la masturbation et surtout pouvoir enfin parler de sexe sous l'angle du plaisir plutôt qu'aligner les même sempiternelles mises en garde médicales. Carol a raison : quoi de plus safe que la masturbation ? La caméra opère un travelling sur la salle commune ouverte à la presse. C'est là que se regroupe notre attroupement de valeureux onanistes. Une femme agenouillée à oreilles de chat(te) se frotte à sa main gantée. Un couple se murmure des choses en s’excitant chacun de leur côté. Un homme se relubrifie généreusement la main. Ce n'est autre que Robert Black, célèbre hardeur, prêt à tout pour la bonne cause. La preuve, une fois la somme de 10000 $ atteinte, il célèbrera sa performance en s'éjaculant dans la bouche.

Consommateurs pornophages

Observer ces groupes entiers de gens qui s’astiquent frénétiquement, la moue un peu crispée, est un spectacle assez fascinant. Pourtant, sur Internet, le masturbathon n'a pas bonne presse. Vulgaire, ridicule, sont les adjectifs qui reviennent le plus souvent. Mais, à une époque où le sexe est encore généralement abordé à travers un prisme génital, insister sur la jouissance n'est-il pas capital ? En fait il est difficile pour nous, jeunes français à la sexualité débridée, d'appliquer nos schémas mentaux aux États-Unis. J'ai d'ailleurs moi même regardé ce spectacle avec un petit sourire en coin. Que voulez-vous. JE SUIS française. Alors d’accord, la motivation intellectuelle et idéologique derrière ne casse peut-être pas trois pattes à un canard.. Mais en fait, sexuellement parlant, San Francisco a des longueurs d’avance sur nous. Pourtant ils reviennent de loin, d’une époque trouble où leurs orientations étaient encore considérées comme des perversions.

En France, on réfléchit peu autour du sexe. Tout semble avoir été dit. Ce n’est même plus si rock’n’roll. Apparemment, on parvient même à (re)devenir réac. J'en veux pour preuve mon expérience de mardi soir (oui, tout ça en une semaine !). Toujours installée devant la télé, je regarde A l’école du X sur Arte. Une soirée Thema toute entière consacrée à la pornographie. Ou plus précisément à son apparente influence néfaste sur nos comportements. Ainsi, notre génération, biberonnée au hardcore sur internet, serait devenue véritablement perverse. Et pour nous le démontrer, l’émission fait parler des « jeunes à l’apparence tout à fait normale » mais qui cachent en fait des secrets insoupçonnés. A mesure que se déroule l’argumentaire, on m’explique la radicalisation des comportements sexuels chez les jeunes, la confusion entre la réalité (le sexe un peu gauche des débuts) et les exploits turgescents des « hardeurs » (sous les projecteurs). Nous ne sommes rien de moins qu'une génération de « consommateurs pornophages » qui avons comme passions communes l’urophilie, la sodomie, le BDSM ou encore, pour les plus prudes d'entre nous, le triolisme.

Pas vu de porno avant mes 19 ans

L’émission ne recule devant rien pour expliquer cette émergence floue de pratiques sexuelles marginales, les reliant toutes inévitablement à la diffusion massive de la pornographie sur le net et ne laissant finalement aucune place à la dimension intime de l’individu. Le plus inquiétant, c’est cette morale sous-jacente qui condamne ces évolutions, comme si parler de sexe plus souvent, réaliser ses fantasmes (aussi cochons soient-ils) et ne pas s’en tenir au bon vieux missionnaire hétéro était mal. Un adolescent raconte son addiction au porno, au même titre que d’autres à l’héroïne. J’ai peine à y croire. Plus qu'un tox du cul, j'y vois surtout un jeune type qui au fond cherche piteusement à se faire pardonner son amour du porno en y plaquant une hypothétique pathologie. Pauvre garçon. Son entourage (ou la société ?) a dû salement le culpabiliser en découvrant ses penchants érotomanes. Dans le sexe-entre-adultes-consentants, y a-t-il vraiment la place pour les valeurs bien/mal ?

Face à des discours si paternalistes, on en vient à se demander si la révolution sexuelle a vraiment eu lieu. J'ai beau regarder autour de moi mes camarades de galère embarqués dans la décadence de l’over-pornisation, je n'y vois aucun garçon cherchant à rivaliser avec Rocco. Pas de filles dont le rêve est de ressembler à une hardeuse avalant des sexes à longueur de journée. C’est vrai, comme dans les pornos, de plus en plus de filles se rasent, mais c’est plus une question de forme que de fond.. Et après, si ça leur plaît ? Mais ils ne fantasment ni de rainbow shower ni de gangbang, et si c’était le cas, et même déclenché par le porno, personne ne leur aurait « volé leur désir ». Le porno peut enrichir l’imaginaire, et nous permettre de découvrir et déterminer ce qui nous excite. Carol ne dirait pas le contraire. Si je n’en connais vraiment pas tant que ça qui ont des pratiques sexuelles marginales, c’est généralement par défaut et non par choix. Moi, j’ai choisi. En y réfléchissant bien, j’accumule même plusieurs des perversions blacklistées par l’émission (lesquelles ? Torturez-moi, vous ne saurez rien..). Je n’ai pourtant pas vu de porno avant mes 19 ans. Si, une fois chez ma grand-mère. Cinq minutes de pseudo-coît lesbien dans un soft-porn de RTL9...

Étrangement programmée peu après les révélations sur le viol d’une petite fille de 10 ans par deux garçons qui venaient de regarder un film porno, il semble que le discours de cette émission sur Arte soit dans l’air du temps. Comme s’il existait une corrélation subliminale entre les deux, qu'il fallait forcément transformer ce fait divers en fait de société. Le porno a bon dos. Comme si la débauche de la nouvelle génération n'était pas un vieux refrain bégayé depuis la nuit des temps. Alors vive San Francisco et ses pionniers de la re-libération sexuelle, pornstars wannabe-artistes qui se masturbent en groupe en déclamant des textes new age. Ce sont eux nos idoles. Du moins maîtrisent-ils l’art de l’organisation d’une (sex) party mieux que personne, et c’est chez eux qu’on retrouve la candeur enthousiaste et un peu béate de ceux qui veulent changer le monde…