Technikart : Cinq ans entre « Little Odessa » et « The Yards », puis huit avant « la Nuit nous appartient » et puis d’un coup, voilà que vous faites votre Woody Allen.

James Gray : Ah, ah ! Je me suis dit que ça allait bien comme ça, et que j’allais devenir un cinéaste prolifique… On croit souvent que je suis lent, mais c’est faux. J’écris plutôt vite, seulement ensuite, il faut convaincre des acteurs d’être dans le film et des gens de vous filer des millions et des millions de dollars. Et l’argent, c’est du temps.

Technikart : Pas cette fois…

James Gray : Parce que les acteurs étaient prêts à démarrer tout de suite, et que ceux qui donnent de l’argent en avaient à dispo, sans doute parce que j’en demandais somme toute assez peu.

Technikart : On vous a mis la pression pour finir en catastrophe pour Cannes ?

James Gray : Finir, finir, c’est un bien grand mot. Le mix est temporaire. J’ai regardé le film pendant la projo officielle dans la salle lumière et il y a quelques dialogues que je n’ai pas réussi à saisir. On me dit « oulah, bien joué le coup des projos simultanées presse et officielle, ça a créé l’événement. » Mais pas du tout, c’est juste que 20 heures avant d’arriver à Cannes, on bossait encore sur le film. On s’est fait 4 semaines à 24 heures sur 24, je n’avais jamais vécu ça. J’ai entendu que les gens ont dû faire la queue 3/4 d’heure pour voir le film, et ça, croyez moi, on essaie d’éviter. Parce qu’ensuite, tu ne sais jamais comment ils risquent de reporter leur frustration sur le film lui-même.

Technikart : Donc c’est bien le montage définitif ?

James Gray : A 100%. J’ai dit dès le début que j’étais prêt à m’asseoir sur des détails de son, mais que je ne sacrifierais pas le moindre petit bout de métrage ni la moindre ligne de dialogue.

Technikart : On s’imaginait que vous seriez toujours un auteur de films noirs…

James Gray : Et pourquoi ça ?

Technikart : Parce que les « auteurs » contemporains ont tendance à refaire encore et toujours le même film. D’ailleurs, « Two Lovers » reste assez proche de « la Nuit nous appartient », dans un autre genre.

James Gray : Je ne l’ai pas fait en pensant « je vais surprendre, je ne serai pas là où on m’attend ». Au contraire, j’avais peur qu’on me reproche d’avoir changé, qu’on refuse de me suivre.

Technikart : Vous avez l’air très tranquille.

James Gray : Parce que je serai à Paris demain avec ma femme et mes enfants, la ville que je préfère au monde.

Technikart : Le film lui-même est plus relâché, moins raide et réfléchi que d’habitude.

James Gray : Oui, le style est un peu différent. Il a été fait très vite, dans un esprit d’impro un peu cassavetien, même si ce qu’il y a à l’écran est finalement très proche de ce qu’il y avait à l’écrit.

Technikart : Vous croyez aux deux histoires d’amour du film ?

James Gray : Dans le film, je trace des lignes parallèles de désir. Oui, Joaquin est amoureux de Gwyneth. Il le croit, donc c’est vrai, même si nous, spectateurs, nous comprenons que cet amour est une sorte d’invention. Même chose pour Vinessa Shaw. Elle y croit, donc ça existe. Il n’y a pas de vérité objective, il n’y a que la perception que chacun a de sa propre vérité. Le but ultime d’un film est de valider ce que ressent chacun de se personnages. Je ne parle pas d’identification mais d’absence de distance.