Palme d’or unanime du 61ème festival de Cannes, « Entre les murs » tirée du livre éponyme de François Bégaudeau, se concentre dans l’espace mesuré d’une salle de classe. Le réalisateur de « Ressources humaines » (1999) Laurent Cantet, tend cette fois-ci sa caméra vers une autre lutte, verbale, pour le savoir, qui fait se frotter un professeur de français alerte (François Bégaudeau) à des élèves tous aussi percutants. Durant deux heures, il filme la synthèse d’une année scolaire, avec ces tensions, ces réussites, ces déceptions devant des situations humaines parfois difficiles à gérer. Avec beaucoup de réalisme et de sincérité, Cantet parvient à transmettre une émotion particulièrement juste et forte, grâce notamment à la vivacité et à la ténacité de ses comédiens, pour des moments suspendus. Pour son premier grand rôle à l’écran, une rencontre avec l’acteur principal, co-scénariste et auteur François Bégaudeau, s’imposait.

Technikart : Qu’est-ce qui vous a convaincu d’adapter ce livre à l’écran ?

François Bégaudeau : « C’est une sollicitation de Laurent. On s’est rencontré à une émission de radio. Il avait un projet sur l’école mais pas le déclencheur. Il a lu le livre et s’est dit qu’il l’avait enfin trouvé pour démarrer son film. Moi, je n’avais pas pensé à une adaptation en écrivant le livre. Et puis, là, il y avait tout. Cantet que j’admire beaucoup, on s’est tout de suite très bien entendu. Il a lu le livre comme j’avais envie qu’on le lise, on a plein de chose en commun, un regard assez identique sur les ados, politiquement on n’est pas très éloigné. C’était le schéma idéal pour lancer l’affaire et je suis parti là-dedans. »

Technikart : Comment s’est passée la transition du statut d’écrivain à celui d’acteur, notamment au niveau de la présence physique que vous imposer à l’écran ?

François Bégaudeau :« Musculation, beaucoup de footing, dopage… Evidemment, ce n’est pas à moi d’en juger. Mais je crois que le métier de prof est quelque chose de très physique, où l’on s’en sort quand on montre qu’on est là. C’est un peu un métier de fanfaron et moi je suis quelqu’un d’un peu cabotin dans la vie. C’est ça que j’ai aimé aussi dans ce métier, d’être là, de se dépenser, qu’il y ait de l’affrontement parfois. La présence physique vient aussi des scènes, qu’on y est tous vraiment. Disons que j’avais fait aussi des lectures publiques, en m’efforçant d’y donner de la chair. Par ailleurs, comme prof ou en faisant du rock comme chanteur, on est sur scène, on est exposé, et je me suis habitué à ne pas avoir peur de ça. Une fois qu’on se dit faut y aller, on va sur scène et on est content, on oublie le ridicule, ou la manière dont on peut être perçu. Je sais que Laurent, avait un peu peur pour moi et dans sa grande bonté il essayait de me rassurer. Moi je lui disais t’inquiète pas, on y va. En fait, c’était beaucoup plus angoissant ma première rentrée scolaire, que le premier jour du tournage. »

Technikart : Justement comment se sont passées les scènes de joute verbale, quelle est la part d’improvisation et de dialogue écrit ?

François Bégaudeau :« En général, chaque scène était divisées en cinq segments, on savait qu’il y aurait un échange entre moi et Boubacar, puis qu’Esméralda enchaînerait, qu’il y aurait un autre échange. Puis Khouma… Au début, on savait ce qu’on allait se dire, puis on brodait. Après, on définissait des cadres assez stricts au sein desquels la langue elle-même était totalement libre, mais pour dire ça. Moi pareil, j’avais ma trame et j’improvisais ma langue. Au fil des prises, les choses se formalisent, se figent et là, on est presque dans la récitation. De quelque chose de spontané, on parvient à en faire un dialogue de cinéma. »

Technikart : Est-ce que le résultat est assez proche de ce que vous avez pu connaître en tant que prof ?

François Bégaudeau :« Il est très proche de moi ce prof évidemment, ne serait-ce que physiquement… Mais il y a un mensonge fondamental, qui sera toujours le mensonge de tous les films y compris les plus réalistes possibles, c’est la durée. Si on voulait vraiment faire un film strictement réaliste, il faudrait filmer une heure de cours et là on se rendrait compte des moments mous. Il y a des moments où le prof parle et on l’écoute. Evidemment, dans un film il y a le cut, Laurent condense, garde ça, jette ça. En même temps, tous les moments qu’on voit dans le film sont des moments qui auraient pu se passer dans un de mes cours, voire même qui se sont passés à peu près comme ça. »

Technikart : Le film soulève la question de l’apprentissage et du savoir être. Que vous évoque ces questions ?

François Bégaudeau :« C’est compliqué la question de l’école. Moi c’est une question qui me passionne, j’ai été amené à en parler dans Le Monde de l’Education. Qu’est-ce que le savoir, d’apprendre la langue. Moi, je ne sais pas ce que dis le film là-dessus. Le métier de professeur est un métier de lutteur, faut pas lâcher. Après, je crois qu’il faut le faire de manière très décontractée; parfois les profs paniquent car ils voudraient faire rentrer au forceps des idées, des notions. Mais quand ils n’y arrivent pas alors ils s’énervent et ils dépriment. Moi, j’ai toujours enseigné en me disant, on fait des trucs et chacun enregistre ce qu’il veut et ce qu’il peut. Avec ce calcul auquel je crois intimement, à savoir que quelque chose rentre dans le cerveau d’un élève ou d’un être humain que quand il y a du désir, quand on y prend du plaisir. Surtout en cours, putain, faut qu’on se fasse pas chier. Moi je suis très pédago 68, je le revendique absolument et sans scrupule. Je suis très Freinet et compagnie, je sais que c’est des gros mots maintenant, je suis très Le maître ignorant de Jaques Rancière. Rousseau en son temps l’avait tellement bien expliqué, dans ce livre qu’on appelle L’Emile ».

Technikart : Vous êtes aussi critique de cinéma, quel effet ça fait de se retrouver de l’autre côté ?

François Bégaudeau :« Je me demande même plus ce que ça me fait. J’aime bien cette idée d’être à tous les goûts et je ne compte pas m’arrêter de parler des films, à réfléchir dessus. »

Technikart : Cette expérience vous pousse-t-elle à continuer dans l’écriture de scénarios ?

François Bégaudeau :« Des scénarios j’en ai déjà écrit, dont certains ont été tourné en auto-production avec des amis du collectif Othon, donc c’est quelque chose que je connais bien. J’ai coécrit un scénario qui est en cours de production. Je n’ai pas attendu le film, pour me dire qu’écrire des scénarios fait parti des jeux auxquels j’ai envie de jouer. On verra bien, ce n’est pas une obsession. J’ai la chance d’être dans une situation extrêmement luxueuse et privilégiée, donc tout va bien. »