Et tout le monde a applaudi. Et tout le monde a dit que ça aurait été bien en Compèt’, pour relâcher la pression. D’un seul coup, on aurait cru que « la Nouvelle vie de Monsieur Horten » de Bent Hammer était une invitation au fun, une grande partie de rigolade, alors que, soyons sérieux, il s’agit du départ en retraite d’un conducteur de train norvégien de 67 ans. Mais dans la salle, on avait décidé de se tenir les côtes devant ce précipité d’humour à la Scandinave, cas typique de cinéma nordique post Kaurismakien, qui rigole doucement du fait que la vie ne soit pas drôle tous les jours et envisage l’être humain sous l’angle de la fable. Monsieur Horten, donc, comme son cousin japonais « Monsieur Morimoto » à la Quinzaine des réalisateurs, est un vieux type qui touche à la fin. Aujourd’hui, c’était son dernier jour avant la retraite, et il a raté le train. Son dernier. D’ailleurs, les transports en général font grève dans sa vie. « Il n’y a plus de train pour Horten » dit quelqu’un, en parlant de lui – ou bien parle-t-il de la ville qui porte son nom ? Il refuse de prendre l’avion. Il vendrait bien son bateau, et les voitures ne se conduisent plus qu’« à l’aveugle » dans la nuit verglacée. Comment parvient-on à accepter l’absence brutale du train(-train) qui nous faisait avancer ? Peut-on prendre un dernier envol à 67 ans quand on est le fils d’une sauteuse à ski ? Sur cette trame fabulesque, Hammer multiplie les métaphores et les aphorismes, « les métaphorismes » si l’on peut dire. Exemple de dialogue, dont on ignore s’il joue aussi bien sur les mots en norvégien qu’en français :

« – Bonjour, que puis-je pour vous ?

– Je voudrais une nouvelle pipe.

– Vous avez cassé la vôtre ?

– En quelque sorte. »

Le fait qu’une marque d’esprit comme celle-là devienne illico l’un des gags de l’année donne à réfléchir. De même que la perception générale de « Two Lovers » de James Gray, transformé en deux temps trois mouvements en adorable « comédie romantique » par la critique française, simplement parce qu’après avoir touché le fond de la rivière au cours de la tentative de suicide de Joaquin Phoenix dans la séquence d’ouverture, on y remonte à la surface pour y respirer un peu. Après dix jours – ou dix ans – de Festival de Cannes, il y a un besoin collectif de légèreté, une nécessité de décompresser face à une Sélection plombée par le triomphe sans partage d’un cinéma d’auteur impérieux, austère, monumental, cosmique, éprouvant, solennel. Trop. On n’est pas là pour rigoler, on l’avait compris, mais il y a quand même des limites à ce que l’être humain peut supporter. Au début de la Croisette, dans un coin de vitrine, il y a l’affiche animée de « Step Brothers », sur laquelle Will Ferrell et John C. Reilly posent avec des gueules de glands suprêmes et se caressent machinalement les mains, avant de s’en rendre compte et de chercher à retrouver un minimum de contenance. Qu’on se rassure, on ne suggère pas le nouveau Will Ferrell en sélection officielle du Festival de Cannes (quoi que). Mais l’autre jour, en sortant d’on ne sait plus quel film sur des enlèvements d’enfant, on s’est tous retrouvé devant cette affiche et, pendant dix bonnes minutes, on l’a regardée en boucle, en se marrant comme des imbéciles. Si ça ne prouve pas que c’était devenu un besoin pressant…