Technikart : Philippe Vandel, diriez vous qu'aujourd'hui les espaces d'impertinence à la télévision sont de plus en plus aseptisés, comme si il ne fallait jamais vraiment blesser les invités ou critiquer trop frontalement.

Philippe Vandel : Oui, c’est assez bien résumé. La critique a de moins en moins de place à la télé. En revanche, « blesser les invités », je n’en vois pas l’intérêt, à part celui du voyeurisme.

Technikart :Quelles sont, selon vous, les raisons de cet assèchement ?

Philippe Vandel : La télé n’ose plus faire son travail de manière objective car les chaînes ont peur de froisser une vedette (qui du coup ne viendra plus ensuite dans les émissions) ou un annonceur (qui retirera ses publicités des écrans). Souvenez-vous l’approbation générale dont a bénéficié Zidane après son coup de boule. Quasiment tous les médias l’ont absous, alors qu’en privé, 9 journalistes sur 10 vous disent qu’il était totalement dans son tort. Pourquoi cette mansuétude ? Pour ne pas se fâcher avec quelqu’un d’aussi populaire et qu’il continue à donner des interviews, car il fait vendre. Paradoxalement, les seuls désormais qui en prennent plein la gueule sont les politiques. Alors que ça pourrait sembler le comble de l’impertinence, rien n’est plus fastoche que de taper sur un politique : il ne réplique jamais dans la presse, il ne verse pas d’argent à la chaîne (contrairement à un PDG d’une grosse boîte mise en cause dans une affaire qui a l’énorme pouvoir de faire retirer sa publicité). Mieux : le politique est même obligé de sourire à l’antenne, sinon il passe pour un pisse-froid. Qu’un journaliste ou un comique allume Fabius ou Balladur, aucun souci. Qu’il critique Citroën, Findus ou Herta? L’imprudent reçoit fissa un coup de fil de la régie pub qui lui demande de se calmer…

Technikart : Où se trouvent, selon vous, les derniers espaces médiatiques où l'on pratique l'impertinence de manière décomplexée ?

Philippe Vandel : D’abord, franchement, Paris Première. De ça balance à Paris à Paris Dernière. Et pareil Pif Paf : les chroniqueurs sont totalement libres de parole. Les Guignols ont gardé leur liberté : il n’y a qu’à voir comment ils dégomment la Ligue 1, qui est pourtant une exclusivité Canal. Je reste nostalgique de la liberté totale de la page hebdomadaire de Beigbeder dans Voici. Patrick Besson dans Le Point est terrible aussi (même si le même Besson a très mal pris les critiques de Naulleau envers lui chez Ruquier et l’a ensuite assassiné dans Le Fig Mag). Certains sites Internet semblent libres, mais vous verrez que dès qu’ils auront des annonceurs, les angles vont s’adoucir. Ce qui guette les sites dit « sérieux », c’est le politiquement correct. Ne jamais froisser personne, ni les minorités, ni la clientèle. Toujours brosser le lectorat dans le sens du poil. Vous avez déjà lu une critique contre les profs dans Libé ou Le Monde ? C’est toujours le ministre, ou le recteur, qui ont tort. Étonnant, non?

Technikart : Vous, quelles sont vos limites personnelles ?

Philippe Vandel : Je me donne deux limites. La première est celle de l’information. Donner une info parce qu’elle est vraie, parce que c’est une info justement (pardon de devoir rappeler cette banalité parfois oubliée). La seconde limite est celle de la vie privée. Comme dit le Canard Enchaîné : l’information s’arrête à la porte de la chambre à coucher. (Ou alors, que le CSA oblige les présentateurs des émissions people qui balancent sur le salaire des stars à donner le leur. Sans parler des histoires de drogue et de coucheries... Tu veux parler des autres ? Parle de toi d’abord !)

Technikart : Vous considérez vous comme quelqu'un de subversif ou d'impertinent ?

Philippe Vandel : Subversif ? non. Le mot subversion a un sens précis : «action visant à saper les valeurs et les institutions établies ». J’estime au contraire que les valeurs de liberté, d’honnêteté et d’équité ne doivent pas disparaître des écrans. Impertinent ? Bof. Pardonnez une fois encore un cliché, mais je préfère être pertinent. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment et pourquoi tel présentateur de tel magazine a bidonné tel reportage, pas de lui faire avouer que sa femme est une fausse blonde.

Technikart : Comment se fait-il qu'aujourd'hui quelqu'un comme Eric Naulleau, chroniqueur à "On n'est pas couché" passe pour le dernier des subversifs alors qu'il ne fait que donner son avis ?

Philippe Vandel : Je conteste votre « il ne fait que ». C’est très important de donner son avis. Des centaines de milliers de personnes vous écoutent. Des artistes se sont déjà suicidés au vin rouge après un mauvais papier ! Naulleau dit aux écrivains des choses que peu de gens osent leur dire en face. Combien de fois ai-je vu à l’antenne des chroniqueurs vanter les mérites d’un film, d’une pièce ou d’un livre, alors qu’au maquillage les mêmes m’expliquaient que c’était à chier !