« Ned Flanders est mort jeudi à l’hôpital général de Springfield, des suites d’une longue maladie. Il avait quatre-vingt-quatre ans. Est-il utile que je prononce aujourd’hui ce discours devant vous ? Vous le connaissiez comme moi. Comme moi, vous savez qu’il était un homme bon. Peut-être avez-vous profité de sa gentillesse, de son sens du devoir, de sa droiture morale. Sa foi, peut-être, vous a aidé à ne pas flancher dans les moments difficiles, à voir la lumière à travers les nuages amoncelés dans le ciel. A tous, Ned nous manquera.
Ned est né en 1943 à New York. Certains ont peut-être vu ses parents, qui parfois venaient lui rendre visite à Springfield. Je ne trahirai aucun secret en disant qu’il avait avec eux des relations difficiles. C’étaient des démocrates, des beatniks et des bohèmes. Ils ont vécu dans des lofts crasseux, chantaient des chansons pacifistes et ne se lavaient pas souvent les cheveux. Ils aimaient Ned, bien sûr, mais n’ont pas su l’éduquer. Lorsqu’il avait cinq ans, ils l’ont confié par innocence à un psychologue malfaisant et brutal, dont ils croyaient les méthodes justes – une expérience qui l’a beaucoup marqué. Peut-être a-t-elle eu pour mérite inattendu de l’amener plus vite vers les voies du Seigneur, même si je sais qu’il les aurait de toute façon trouvées. Ned était programmé pour devenir chrétien. Je crois que né musulman ou moine bouddhiste, il aurait quand même été attiré par la vraie religion, et s’y serait converti.
A l’adolescence, Ned coupé le cordon avec ses parents. Je suppose qu’ils auraient aimé qu’il se lance dans le théâtre, qu’il joue de la guitare électrique ou qu’il cultive des produits macrobiotiques, bref, qu’il devienne un pouilleux qui leur ressemble ; mais Ned a suivi sa raison et s’est inscrit à l’Université Oral Roberts, où il obtenu de solides diplômes scientifiques. C’est là qu’il a rencontré Maud. Ils se sont aimés au premier regard ; la même foi les habitait. Ils se sont mariés en 1971 et se sont installés à Springfield à la fin des années 1970, dans le joli pavillon d’Evergreen Terrace que vous connaissez tous et où, quoi qu’il arrive et quel que soit l’heure, on était toujours merveilleusement accueilli. Ses voisins l’aimaient, et il aimait ses voisins ; Marge Simpson me disait encore sa tristesse ce matin.
Ned et Maud ont formé le couple le plus uni que j’aie jamais connu. J’avoue que parfois, ils m’ont même rendu jaloux. On aurait dit qu’ils lisaient l’un dans l’autre : ils étaient d’accord sur tout, se comprenaient au moindre regard, devançaient réciproquement leurs désirs. Puissent tous les enfants d’Amérique grandir dans un foyer comme le leur ! Chaque fois que je m’y trouvais pour le thé ou le dîner, je songeais que mon vœu le plus cher était de rester avec eux, de devenir un membre de leur famille. On se sentait si bien, chez les Flanders ! Je crois d’ailleurs que si je le leur avais demandé, ils m’auraient dit oui. Ils m’auraient accueilli comme ils auraient accueilli n’importe qui. C’étaient les gens les plus hospitaliers du monde.
En 1996, le malheur s’est abattu sur leur famille : Maud est morte dans l’accident tragique que vous savez, au stade, projetée au-dessus de la rambarde de sécurité par une bombe cadeau maladroite qui visait en réalité Homer, son sympathique voisin. Tout le monde ici se souvient de ce drame épouvantable, je suppose. Les uns comme les autres, nous avons eu l’impression de perdre plus qu’une connaissance, plus qu’une voisine, plus qu’une amie : une sœur. Nous l’avons pleurée durant de longues heures, y compris ceux d’entre nous qui la connaissaient mal ; certains m’ont dit avoir été surpris par leur douleur, surpris de découvrir combien ils tenaient à cet être qu’ils croyaient éloigné d’eux. Maud, Ned est auprès de toi aujourd’hui ; j’espère que vous êtes heureux auprès du Père éternel.
On imagine la douleur de Ned. Durant les premiers temps, j’ai eu peu pour lui : pour la première fois de sa vie, il m’a semblé vacillé dans ses convictions. Certes, il s’était toujours interrogé sur le sens de la vie, avait toujours vécu sur un mode que, faute de mot mieux approprié, je qualifierais de métaphysique ; mais dans les moments d’abattement qui ont suivi la mort de Maud, il m’a semblé que sa réflexion touchait à une dimension nouvelle, et qu’il a découvert une nouvelle strate dans son rapport à la transcendance. A-t-il jamais songé à quitter ce monde pour rejoindre Maud ? Chacun de nous l’aurait fait. Je ne crois pas pourtant que Ned ait pensé au suicide ; ce drame l’a bouleversé, transformé, mais Ned n’a pas dévié du chemin qu’il a toujours su être le bon. Au contraire : perdre Maud l’a poussé à construire au bord de ce chemin des barrières encore plus robustes, de consolider sa foi, de renforcer son amour de Dieu.
Deux ans durant, il a mis son énergie au service du projet que vous connaissez et honore Springfield – construire pour Maud le grand et beau parc à thème chrétien que vous avez peut-être visité. Il a fermé après quelques semaines, mais peu importe : ce qui compte, c’est l’acte d’amour qu’il a représenté, pas son bilan d’exploitation. Pour mieux s’occuper de ses enfants, Ned a aussi abandonné son poste dans l’industrie pharmaceutique. Au premier étage du centre commercial, il a ouvert le « Palais du gaucher », cette charmante boutique où tous ceux qui comme moi sont nés gauchers, trouvent ce qu’ils ne trouveraient pas ailleurs – j’y ai acheté deux guitares, deux épluche-légumes et un barbecue au butane pour gaucher. C’était bien là notre Ned : penser aux autres, les prendre tels qu’ils sont, les aider et non les changer. Aujourd’hui le « Palais » existe toujours, et j’espère qu’il continuera longtemps de faciliter la vie de tous les gauchers du Massachusetts.
Que dire encore sur Ned ? Vous savez déjà tout.
Au début des années 1990, il a pris en charge l’entraînement de l’équipe de baseball junior de Springfield. Nous avons perdu tous les matchs, mais la gentillesse de Ned et son sens de la pédagogie ont été très appréciés. En 1995, il a construit un abri antiatomique dans son jardin. Il croyait à l’Armageddon et voulait sauver l’humanité en s’y terrant lorsqu’aurait lieu à la surface le grand combat du bien contre le mal. Avec Maud, il aurait pu refonder ensuite l’espère humaine sur une Terre de nouveau vierge. Quand Maud est morte, il a cherché une autre femme pour la remplacer dans ce merveilleux projet, mais ne l’a jamais trouvée.
Ned était un fanatique des Beatles. Il possédait la plus belle collection de disques et d’objets de tout Springfield, et peut-être d’Amérique. Il était un pilier de la section locale du parti républicain, mais n’était jamais sectaire en politique. Vers la fin de sa vie, je crois que Ned avait trouvé la paix. Son âme continuait d’être agitée par de grandes questions, évidemment ; comme tous les mystiques, il doutait. Son être clivé : il était d’une foi infinie, une foi que ne peuvent posséder que ceux qui savent, mais se posait en même temps les questions de quelqu’un qui cherche encore la sérénité. « La personne qui cherche la vérité est peut-être plus proche de Dieu qui est la Vérité, et ainsi plus proche de son propre cœur, qu'elle ne le pense », disait-il en citant Edith Stein. De la grande philosophe allemande il avait lu tous les livres notant dans un calepin les phrases qui lui paraissaient les plus justes, celles qui entraient le mieux en résonance avec les vibrations de son âme. Je me souviens de mes dernières visites à l’hôpital, alors qu’il était déjà très affaibli. Je le trouvais plongé dans son calepin, en dépit des protestations des infirmières qui lui ordonnaient le repos. Il me souriait mais n’avait plus la force de parler. Avec des gestes d’une infinie lenteur, il prenait mon poignet et guidait ma main vers le calepin, lequel était ouvert sur une page où n’était écrite qu’une phrase. Je la lisais pour lui : « Plus une personne vit recueillie au plus profond de son âme, plus fort est le rayonnement qui émane d'elle et qui entraîne les autres ». L’entendre l’apaisait ; il me souriait de nouveau, puis s’endormait.
Oui, Ned Flanders était un homme bon, un vrai chrétien, un américain dont notre église, notre communauté, notre ville et l’Amérique toute entière doivent être fiers. Il est mort comme il a vécu : en Homme de Dieu.
Il était notre ami.
Howdily-doo, Ned ! »
* Vient de paraître : « Contes carnivores » (Seuil)










Vos commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Vous aussi, déposez un commentaire, cliquez ici