Depuis 2004, Caroline Cartier écume avec son micro les lieux qui font l’actualité pour collecter des portraits et saisir des ambiances singulières. Chaque matin sur France Inter à 8h56 pétante et en seulement trois minutes de sons bruts, sans interview, ni voix off, Caroline Cartier a réussit aux fil des années à imposer un ton décalé où le fond (l’actu) et la forme (le son) ne font qu’un. Un élève de CE2 qui donne son avis sur la grève, une voiture qui démarre. Un sans-papier malien en France depuis dix ans, une porte qui claque. Un malade du sida qui refuse de se soigner, un silence. Le son dans « Cartier Libre » n’a rien d’un simple habillage sonore censé enjoliver la fadeur des mots, c’est un signifiant qui nous fait accéder à toute une mosaïque d’images et d’émotions. Résultat : une chronique insaisissable, en marge de la ligne éditoriale de France Inter où entre subjectivité et partialité, Caroline Cartier nous offre un regard incisif mais sobre qui introduit une forme d’honnêteté dans le champ de l’information. Autant dire que dans le brouhaha médiatique moderne cet instant de poésie urbaine est une réelle bouffée d’air frais.

En direct de Mai 68

Aujourd’hui Caroline vient de terminer Cocktail Mol6T8V, un double cd qui nous plonge au cœur des évènements de Mai 68. L’atmosphère empuantie par les gaz lacrymogènes et les policiers ratissant le boulevard Saint-Michel y côtoient les rythmiques irascibles des Yardbirds. Cocktails Molotov contre pavés arbitrés par les guitares foudroyantes des Steppenwolf. Les discours politiques et les bulletins d’informations font échos à la gouaille de Dutronc. « Dany le rouge » et la rébellion étudiante sont mixés sur fond de Velvet. Les voitures qui crament, les vitrines qui éclatent, les matraques qui fusent se mêlent joyeusement à la voix coloré et désinvolte de Jacqueline Taïeb quant plus loin l’embrasement des rues se superpose à la fougue lyrique de Claude Nougaro. Poème sonore et poème d’action, Cocktail Mol6T8V est sans doute le témoignage le plus vivant parmi l’avalanche de produits culturels labellisés Mai 68 qui encombrent nos rayons. Ce qui méritait bien une interview.

Technikart : Vous avez un parcours que l’on pourrait qualifier d'atypique...

Caroline Cartier : C'est même un véritable sentier. J’ai fait des études de mathématiques que j’ai très vite laissé tomber avant d’obtenir un DEA d’histoire médiévale. Pendant un temps je gagnais ma vie en jouant du banjo. Sauf que ça ne me nourrissait pas. Alors un jour j’ai tapé à la porte de France Inter et je me suis retrouvé dans une équipe, avec un grand journaliste qui s’appelait Gilbert Denoyan. On m’a posé un Nagra sur l’épaule en me demandant de rapporter « une minute de poésie ». C’est comme ça que tout a commencé.

Technikart : Qu’est-ce qui vous donné envie de continuer sur France Inter?

Caroline Cartier : Je supporte difficilement la hiérarchie. C’est familial. Je peux bosser avec quelqu’un sans problème, mais pas pour quelqu’un. J’ai eu la chance de démarrer dans une radio totalement libre. On me demande souvent si je suis vraiment libre de toute contrainte. Je répond que la censure, c’est souvent de l’autocensure. Il suffit de ne pas y penser. Ça peut paraître inconscient, mais lorsque vous faites les choses pour vous-mêmes, sans vous préoccuper de ce qui serait le mieux pour faire adhérer un maximum d’auditeurs, le rendu n’en n’est que plus sincère et plus efficace.

Technikart : Comment procédez-vous pour capter les confidences de vos interlocuteurs ?

Caroline Cartier : Je ne vais jamais les voir en leur demandant ce qu’ils ont fait auparavant. Je vais vers eux en leur demandant simplement de me dire qui ils sont. En opérant de cette manière, vous ouvrez une brèche car la personne est libre de dire ce qu’elle veut. Mon but n’est pas d’aller à la chasse au scoop. Les gens le ressentent et n’ont pas peur d’être eux-mêmes, de se liver. Je ne pose pas non plus de questions qui induisent une réponse. La question ouverte permet de mieux se raconter. C’est cette raison qui explique que pour seulement trois minutes d’antenne j’accumule énormément de prises.

Technikart : À la vue d’un micro tendu les gens ne se montrent-ils pas parfois réticents à se livrer ?

Caroline Cartier : C’est une question de métier, mais c’est aussi le défi. En vous parlant, petit à petit, les gens ont tendance à oublier le micro. De mon côté, je ne prépare que très peu de choses en amont. Lorsque je vais voir des personnes qui ont vécu des choses lourdes comme un attentat par exemple, ce n’est pas pour autant que j’attends qu’ils me disent « Je suis triste » ou « Je suis malheureux ». Si ce jour là ils ont plutôt envie de raconter qu’il fait beau, qu’ils sont bien dans leur peau, c‘est d‘autant plus intéressant. Le mec qui me dit « Je souffre », ça ne m’intéresse pas. Le plus important c’est de ne pas arriver avec une idée préconçue. Vous voyez, c’est aussi simple que ça l’interview (rires).

Technikart : Parmi toutes les rencontres que vous avez faites, qu‘elle est celle qui vous a le plus marqué ?

Caroline Cartier : Je serai tentée de dire toutes. Après il y a des personnes que vous avez plus envie de revoir. Dire que j’ai envie rester en contact avec des SDF c’est un peu bateau, certes, mais c’est tellement vrai. Les rencontres les plus marquantes sont celles avec avec les personnes qui sont les plus éloignées de vous, les plus improbables. L’être humain est improbable. Si vous me laisser un peu de temps, vous allez me raconter quelque chose sur vous et j’en ferai une histoire qui vaut le coup d’oreille. Hélas, je n’ai pas toujours le temps de les revoir, alors on se téléphone à l’occasion. Vu qu’une une chronique me demande en moyenne quinze heures de travail et que je m’occupe du mixage la nuit, avec cinq chroniques par semaine, ce n’est pas facile de rester en contact avec tout le monde lorsqu’on a des amis et une vie privée à gérer ! (rires).

Technikart : Au milieu des tirades d’intellectuels qui caractérisent la ligne éditoriale de France Inter, où situez-vous votre chronique "Cartier Libre" ? Ne vous sentez-vous pas trop en décalage ?

Caroline Cartier : Ce qui est marrant, c’est que c’est une chronique qui passe tôt le matin. Elle est en décalage dans la mesure où son format, composé de silences, de confidences, s’apparente plus à celui d’une chronique nocturne. Stéphane Paoli, qui a programmé cette chronique durant les matinales, disait d‘elle : « C’est comme un sas vers les informations ». C’est le même sentiment que lorsque vous entrez dans une expo dans lesquels il y a des tunnels noirs. Là la lumière vous parait alors plus intense. Au moment de la chronique, le temps ralentit, du coup les infos sont plus fortes.

Technikart : On dit que vous êtes journaliste, « chasseuse de sons », « électron libre du micro-trottoir ». Où vous voyez-vous dans le paysage journalistique français ? Plutôt en marge ?

Caroline Cartier : La meilleure réponse c’est le silence (rires). Honnêtement je n’en ai aucune idée. J’ai ma carte de presse mais je suis aussi intermittente du spectacle. Je suis un peu tout et un peu rien.

Technikart : En parallèle de votre chronique, sort Cocktail Mol6T8V, un double CD sur Mai 68. Tout ce tapage médiatique autour du quarantième anniversaire de mai 68, vous en pensez quoi ?

Caroline Cartier : Je pense que ça m’a donné l’occasion de faire des choses extraordinaires (rires). C’est le problème de tous les anniversaires. Les gens peuvent se lasser. En tout cas, j’espère que la compil va marcher car c’est une expérience qui s’est faite très sincèrement. En l’offrant à mes neveux de 15 et 18 ans leur réaction a été de me demander ce qu’était Mai 68. C’est fou! Les mômes ne savent même pas ce que c’est. Ok, Mai 68 n’est pas non plus l’évènement du siècle, certains ont été beaucoup plus intenses sur le plan international, comme ceux qui se sont déroulés au Mexique ou encore la mort de Martin Luther King, mais, quelque part, Mais 68 fut le dernier acte de rébellion.

Technikart : Comment vous est venue l’idée de ce double cd ?

Caroline Cartier : Je ne suis pas à l’origine de l’initiative. C’est la maison de disque « Le Maquis » qui m’a proposé de faire quelque chose autour de Mai 68. Je me suis très vite rendue compte que c’était une évidence. Ce n’est pas une idée révolutionnaire, certes, mais personne ne l’avait fait auparavant dans cette forme. D’ailleurs l’accueil est dément. La compil est vendu dans vingt-cinq pays et même les anglais en sont fans.

Technikart : Le double cd sort sous le label indépendant Le Maquis, un choix de votre part ?

Caroline Cartier : Pas du tout. Mais je connaissais déjà ce label dont je me suis de suite prise d’amour. Ils sont courageux et prennent des risques depuis plus d’une dizaine d’années alors lorsqu'ils isont venu me proposer de mixer le Velvet, Pierre Henry, Brigitte Fontaine, je me voyais mal refuser.

Technikart : On y trouve des artistes aussi différents que, Jacqueline Taïeb, Pierre Henry, Dutronc, The Soft Machine… Comment avez-vous sélectionné les morceaux ?

Caroline Cartier : Il y avait en amont une grande playlist proposé par la maison de disque. Ensuite j’ai fait de mon côté un choix au compte goutte car fallait tenir compte des droits d’auteurs. Par exemple on a eu le Velvet et Pierre Henry à la dernière minutes. J’ai trié près de deux cent heures d’archives pour en avoir le suc tout en essayant de respecter une chronologie. Le challenge était de trouver une cohérence à partir d’une compil contenant des morceaux très hétéroclites. Au départ, par exemple, je ne absolument voulais pas que "Paris-Mai" de Claude Nougaro figure sur la compil.

Technikart : Pourtant le morceau est hautement symbolique.

Caroline Cartier : Je sais ! Au début je leur avais dit ; « Ah non! Nougaro c’est trop ringard ». Mais c’est le patron de la maison de disque, Pierre Adolphe qui a insisté pour que je l’écoute et là j’ai du me rendre à l’évidence. C’était le morceau de clôture idéal.

Technikart : Comment observez vous le résultat ?

Caroline Cartier : Avec la radio, je fais de l’éphémère, alors qu’avec cette compilation c’est du concret. C’est un objet qu’on garde dans sa bibliothèque. C’est gratifiant, mais en même temps un peu flippant. On me demande souvent des compils de Cartier Libre, mais je refuse systématiquement. Je préfère l’idée que le message parte d’un seul trait sur les ondes.

Technikart : Votre chronique et Cocktail Mol6T8V, reflètent avant tout votre travail de journaliste. Y a-t-il une part d’autoportrait ?

Caroline Cartier : Oui, dans la mesure où j’y mets un maximum de moi-même. Je choisis instinctivement sujets qui m’émeuvent, qui me parlent. L’actu vous en faites ce que vous voulez. Personnellement, je lis les dépêches uniquement pour m’imprégner de ce qui se passe et trouver un angle. Ensuite je me l’approprie. Mes choix sont toujours politiques, mon travail totalement personnel, donc quelque part forcément autobiographique