Je réécoute Elvis. Je le revois gras, bouffi, essoufflé. C’est là que je l’aime le plus, en gros tas vulnérable et incroyablement talentueux, transpirant de toute sa splendeur ses dernières chansons, agonisant. Je passe mes nuits à (re)vivre des mythes comme lui. Et pour retomber sur terre, je vais voir des petites têtes jouer de la musique. Des petits talents encore un peu dans l’ombre. Meilleur repère : le pop in. A l’affiche mercredi dernier, les Yolks et Baden Baden. Je promets de venir voir les premiers, je ne connais pas les seconds. Pourtant c’est pour eux que j’ai une révélation. Ils sont quatre, ils ont des têtes avec des yeux et une bouche comme tout le monde, mais ils ont une étrange façon ne pas être comme tout le monde. Leur folk-rock est émouvant, certains diront que ça casse pas la baraque, et justement. Ils ont un côté inconnu qui fait leur charme. « Could you could you » m’attrape. Un morceaux plus pop qui sort du lot, une sorte de ritournelle mélancolique, doucement tragique. En boucle, on y voit un sort inéluctable (enfin surtout moi), une mise à mort qui s’annonce bientôt, une fin. Ça fait du bruit, les enceintes du pop in crachent une qualité qui n’est pas à la hauteur de leur musique. La salle est trop petite, les gens sont trop nombreux, il manque la mer et le ciel gris. A un mètre de moi je fixe une paire d’iris bleu, je fonds littéralement pour les yeux perdus de N’é, le plus barbu du groupe. Cette petite tête de moineau je vais en faire de la bouillie d'amour et l'avaler rond comme un oeuf tellement il est mignon. Mais quand il parle le mythe s’effondre. Non pas qu’il parle mal mais juste qu’il parle. Moi je voudrais le garder dans ma tête comme un animal muet, qui ne s’exprime discrètement que s’il a sa guitare dans les bras, et la lumière qui l’aveugle. Mais il se rattrape : je lui dis quelque chose, il ne comprend rien, il capte que dalle. C’est bien ce que je pensais, il est à l’ouest, ça me rassure j’y suis aussi.

D’ailleurs les choses m’échappent. J’ai mitraillé les quatre membres du groupe, j’ai sué comme un bœuf pour rester devant la scène, 45° sous les spots, à deux centimètres du plafond. Et il ne me reste que trois photos d’eux. Ce qu’il s’est passé ? Je ne l’explique pas. Je sais seulement que je n’ai qu’un cliché flou, rouge, épuisé. Baden Baden de toute façon c’est un peu ça, quelques images timides, discrètes. Ephémère, le concert s’achève, je n’ose pas trop faire la conversation par peur de briser la glace. J’avais des questions pourtant…Pourquoi il y a un œuf à la coque qui traîne sur scène ? Pourquoi l’un d’eux porte un tee-shirt « Portugal » trop petit pour lui ? J’ai envie de m’asseoir, à côté d’Alex des Yolks, devant la scène. Je note d’ailleurs son parfait cuir chevelu. Je suis jalouse mais je ne lui dis pas. Les Yolks trépignent d’impatience, et s’agitent. Dans la rue, Arnaud, le chanteur, souffle des bulles sous mes yeux ébahis. Des centaines de petites choses transparentes et je suis comme une gamine, il ne sait pas le bonheur qu’il me procure. Puis le garnement arrête de buller pour aller chanter. Les cinq garçons prennent possession de la scène en maîtres des lieux. Ils connaissent leur boulot, ils gèrent la banane-maracas, les sourires ravageurs aux filles amoureuses, la bonne humeur des Beach Boys. Ils sont gentils comme tout ça se voit, se sont des vauriens qui ont séduit leur public avec tact. La foule est leur amie, tout le monde transpire et s’en donne à cœur joie. Un jour je ferai une interview d’eux, ils dessineront des trucs et ils devront faire des chorégraphies. J’ai envie de les maltraiter gentiment, pour rigoler. Les groupies gueulent à en casser leurs cordelettes vocales, c’est trop mignon !

J’ai gagné ma soirée, Antoine claque un baiser sur ma joue. Il s’en va comme un prince sur son scooter bleu. Moi je rentre séduire mon lit mais je suis fidèle à mes premières amours, et vendredi je retourne voir les Friendly Fires, au Showcase cette fois-ci. Avant, nous avons le droit aux très bons arrangements des Gentlemen Drivers. Sauf que personne ne danse, parce que ça décoiffe trop peut-être. Mais les deux djs font leur boulot et se marrent dans leur coin. Je fais des prouesses de GRS pour me défouler et je m’échauffe pour après. Une fois que je suis prête à tout donner, à livrer mon corps amateur aux « Amicalement feux » en français, je perd pied. Trop de monde, trop de filles, trop d’oreilles, je voudrais les garder pour moi, être maladivement égoïste et excessivement exclusive. Tous ces objectifs d’appareils photos, cette caméra qui vole au dessus des têtes, ces gens qui n’auraient jamais dus être là. Je voudrais un bazooka. Je me tais, je prends sur moi, je ferme les yeux, et j’aime toujours autant ce groupe à la décadence pop, joliment désordonnée, sagement désarçonnante. Ils arrêtent, les gens s’en vont et j’ai l’impression que les Gentlemen drivers me font une fleur, ils jouent « 2042 LA Dreams». Un morceau sexuel, futuriste et ringard à la fois. J’imagine des fusées presque phalliques qui s’éloignent dans le ciel, des gerbes d’étincelles au ralenti. Sur les murs, des volcans explosent, des comètes s’élancent, tout pète, mes plombs aussi.

J’ai envie de me noyer dans une flaque devant le grand palais, de m’enterrer sous les pavés, là où il n’y a plus de plage depuis 68, de crier Aline pour qu’elle revienne, d’ouvrir la bouche pour recevoir la pluie et de lever les bras comme dans les pubs Narta. Sauf qu’il fait froid, mon tee-shirt est trempé, la pluie est gelée, mes cheveux collés, mes jambes tachetées, mes idées névrosées, ça n’a aucun intérêt. Je meurs à petit feu en repensant à tous ces cols de chemises d’un ordinaire alarmant, ces collants chairs sur des boudins troublants, ces créoles aux lobes tombants, ces danseurs aux allures de soldats allemands. Je rentre, tout de même un peu séduite par mon désarroi. Je pourrais faire rougir Narcisse. Je suis conquise par moi-même, tellement cohérente, belle, intelligente et drôle. Je ne forcerai pas mes rares neurones à inventer de l’intéressant en mettant du cul, du trash, du virulent, là où il n’est pas toujours utile d’en mettre. Tenter de servir frais un poisson déjà pourri par les faux amalgames, crever d’ignorance et cracher dessus pour oublier. Livrer du moche qui choque pour créer une illusion déjà essoufflée. Je ne tordrai pas mes phrases pour en faire des grammaires avachies et triviales. De toute façon je ne sais pas faire !

« D’ailleurs tous mes amis de New-York s’en tenaient à cette position négative, cauchemardesque, de mettre à bas la société, et d’en fournir des justifications éculées et pédantes, politiques ou psychanalitiques, alors que Dean se contentait de parcourir la société, avide de pain et d’amour.» Jack Kerouac. (Merci Baptiste).