J’ai pris la décision d’avoir la paix. Et pour ce faire mon bon monsieur, quoi de plus efficace que la solitude, chère et tendre solitude que l’on paye parfois au prix fort (un forfait exorbitant, pour un téléphone qui ne sonne plus). En boucle dans mes oreilles, « Ballad of a thin man ». Parce que parfois j’ai le sentiment que Bob Dylan a écrit des chansons pour moi. Des chansons qui me tombent dessus sans prévenir et qui m’assènent un grand coup de clairvoyance. Rien qu’entre lui, moi, et les millions de fans dont je dois faire abstraction pour conserver notre intimité. Je me demande si, pour me débarrasser de la vermine étriquée qui court les rues, je ne dois pas faire mine de ne plus rien entendre, pas vu pas pris, hop regarde je ne te vois pas, casse-toi ! Vendu, c’est mon nouveau credo, je suis enfin légère et insouciante comme une bulle dans un demi pression.

Pression que je trinque d’ailleurs avec moi-même à la Boule Noire mercredi dernier, au concert de Bumcello (on m’appelle l’as de la transition). Discrètement je fais la sourde oreille à mes obligations et je vais faire les yeux doux (dans le noir) à Cyril et Vincent, qui eux, n’ont d’yeux que pour leurs instruments. Ils caressent les cordes, chatouillent les rythmes et négocient avec le diable du son. Les deux virtuoses discrets se mesurent à l’acoustique, à l’électronique, au lyrique, à l’ethnique et à pleins de trucs qui finissent en -ique, et ils le font avec le sourire. En maîtres de la matière, ils donnent à leur public une énergie sans pause, pas un seul temps d’arrêt, la musique ne doit pas cesser. Mon appareil photo et moi sommes ravis, on m’envoie des sourires et le voyage est trépidant. Je sautille des ruelles de Tanger, aux nuages de fumée de Bob Marley, je ferme les yeux et je suis dans le massif du Drakensberg en Afrique du sud (merci de ne pas me demander où j’ai trouvé ça) . Je fais un peu tâche dans l’assemblée, rapport au fait que je suis pas hyper roots ça se voit bien. Mais excepté une naine puante qui passait par là, il y a plein de trucs marrants: des dreads, des gosses, des poils, des filles qui se roulent des patins, des gens qui crient mais on comprend rien, c’est sympa. J’ai soudain beaucoup de sympathie pour l’universalisme de leur musique. Je pousse quelques petites acclamations de joie et je file sous les applaudissements (je fais genre que c’est pour moi). Puis je glisse sous les voûtes du métro avec l’harmonica de Dylan et je remets mes pérégrinations au lendemain.

Ainsi jeudi je suis au vernissage de l’exposition d’art urbain organisée par l’Agence Ping Pong dans la galerie Artcour et là encore, je débarque seule. Oh mais je suis bien accueillie, et j’apprends plein de trucs. Notamment que la chartreuse (qui était dans mon (mes) verre (s)) vient d’un monastère près de Grenoble où deux moines sont les fiers détenteurs d’une recette secrète produite nulle part ailleurs.

Je trouve que ce jaillissement de mysticisme est terriblement excitant, alors que je suis entourée des plus grands noms de l’art de rue. Space Invaders, André, Akroe, Nakache et plein d’autres ont fait certaines créations spécialement pour Ping Pong. Certains y jouent même sur une table miniature, bon enfant, on rigole, on se fait des petites présentations avec tout le monde alors que Santogold retentit gaiement sur les pavés de la cour. Discret, Monsieur Chat marque son territoire et attaque le Mickey bandant d’André, il glisse entre les gens sans trop se faire remarquer et prend la pose sous mon objectif, je décide que je l’aime de plus en plus. Même si là il n’est pas perché sur les murs du monde. Je rends mon verre et je m’en vais avant la tombée de la nuit, et avant que Paris Première ne déploie ses caméras volubiles (j’aime l’association insignifiante de mots, plein de gens font ça). Je vais un peu plus loin, à l’espace Cinko, voir les sculptures d’Éliane d’Orfond. Je touche du bois qui a bu de la couleur, des formes sensuelles et brutes, des matières à émotion. Je suis impressionnée par la poésie qui s’en dégage. Ça c’est émoustillant pour les amateurs comme moi.

Je ne suis qu’une charmante petite fée déambulatoire et vendredi, à l’Auberge du Bonheur dans le Bois de Boulogne je retourne en enfance (pas d’amalgame merci). Autour de moi il y a : deux cow-boys, un Starsky et un Hutsh, cinq Spice Girls, un petit chaperon rouge, un olive et un tom, deux pirates, un Zorro et toute une fanfaronnade de gais lurons. On se prend au jeu et l’habit fait définitivement le moine. On fait des mises en scène, des blagues foireuses, des cris stridents, et on menace les belles princesses d’un pistolet bien placé pour rigoler. Franche récréation. Je vais me coucher et voir mon bel ostéopathe qui a plein de cheveux partout depuis quelques temps. Aussi là de but en blanc je me demande si Karl Lagerfeld, quand il avait besoin d’aller s’acheter un CD avant l’ère mp3, il allait à la Fnac ? Bon, voilà.

La semaine prochaine, je m’entraînerai à parler comme Philippe Manœuvre et j’essaierai de me faire une choucroute comme Amy, avec des bananes dedans pour un côté revival.