Ambrose Bierce, nouvelliste frénétique chainant Poe et Perutz, perdu aux sables de la révolution zapatiste, écrivait: «Un jour de 1872 j’ai tué mon père, cela m’a beaucoup marqué à l’époque». Quelqu’un qui se recommande de Bierce tombe bien. Bernard Quiriny cultive aussi Thomas de Quincey, amateur d’opium et «de l’assassinat comme un des beaux arts». Né en 1978, cet excentrique Belge qu’est Quiriny, pouvant exciper d’un 19 en français au bac (18 seulement à l’oral, mais il professe le droit public et les sciences politiques à Dijon), se consacre plutôt, dans son deuxième livre, « Contes carnivores », à l’épluchage-vif de la «peau d’orange» (« Sanguine ») pour commencer.
MANIERISME CELIBATAIRE
Son imagination, fertile jusqu’à un zeste de déraison de bon aloi, s’intéresse aussi aux meurtre (« Souvenirs d’un tueur à gage »s), à la dissociation (« L’Episcopat d’Argentine ») ou à l’ubiquité fluidique (« Qui habet aures »), à «l’hyperosmie» musicale, entre ethnologie Yapou (peuplade à la linguistique aléatoire, in « Quiproquopolis »), Zveck (qui en boit gris, le reste à vie), vie des plantes (« Conte carnivore », traitant le suicide passionnel aux plantes cannibales d’un Mésségué digne du « Manguier ») — et plus si affinités.
Dans une langue développant un maniérisme célibataire précautionné à la Watson, l’inquiétante étrangeté de Quiriny, qu’on connut il y a trois ans via « L’Angoisse de la première phrase » (manifeste distingué par la Bourse de la Vocation du roman), travaille ainsi le malaise, flou consubstantiellement fantastique, au corps. Du corps humain au corps social en passant par le corps du délit, le corps souffrant confondu au corpus artistique engendre « L’oiseau rare » (de la peinture sur œuf OVNI) ou « Marées noires » (d’un sublime de la dévastation); de corpuscules en corps astral, le corps se retrouve littéralement dans tous ses états quand le texte prend corps.

TAXIDERMISTE NEVROPATHE
Quiriny écrit en taxidermiste névropathe, inventant des pléiades d’"écrivains, tous morts", entre autant d’instruments de musique à implosion et autres «bureau à cylindre» entêtant ou machines à jouir remontées du libertinage énervant. L’auteur, de fait un peu bousingot, des « Contes carnivores » (comme il y en eut de «bruns» ou de «cruels»), expose sur un ton où le strict le dispute au benoît, ses insanités méticuleuses («Il m’invita à m’approcher du lit et à poser la main sur le front de son corps mort.»), en formules du type «Mes premières maraudes furent timides», qui inviteraient à lui donner en ascendant, au côté de Bost ou Bove, leur maître en flegme para-pataphysique Tristan Bernard. Aussi célèbre qu’oublié pour ses «mots», ce bonasse chroniqueur sportsman d’anneau de vitesse reste méconnu comme fondateur du «roman noir» (« Aux abois »). Un certain Pierre Gould, ectoplasme de l’auteur dérivant tectoniquement parmi ses récits tarabiscotés, évoque sensiblement ces figures tutélaires.
Par ses lubies valant liberté d’allure, par quelque chose d’une lueur dans le tableau littéraire saisonnier, non loin du « Même le mal se fait bien » de Michel Folco, le volume des drolatiques « Contes carnivores », mordillant à mesure qu’on les avale, ne se montre au total pas indigne de ses lettres de recommandation. Dont celle d’Enrique Vila-Matas qui préface honorablement, sur le thème de «l’absence» dudit Gould, retournant le livre en principe comme un gant jeté à la face du nadir boréal d’Arthur Gordon Pym. Flap.
BAYON
« Contes carnivores » - Bernard Quiriny (Seuil / 250 pp / 18 €) – 3 étoiles
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