«Les mecs de Gare du Nord, on n’est pas des gentils garçons comme à la Foire du Trône ou à Disneyland. » Balkeur et sa bande ont une légende urbaine et médiatique à justifier, alors ils préviennent : ils ne sont pas du genre à amener leur dernière copine chez Mickey. Gare du Nord – ou « GDN » pour les intimes –, Furius, Dikaps, Danny The Dog et Balkeur s’y sont « posés ». Poser, ils aiment bien le son de ce verbe, ça résonne mieux que glander ou traîner. « On est tous de la même race, tous des Noirs, on parle la même langue. Après, le délire fait la force », lâche Balkeur, le plus Snoop Dogg de la bande question look. Balkeur vient de purger trois mois fermes à Nanterre. La condamnation remonte aux manifs contre le CPE. Il vient d’avoir 19 ans et, plutôt sympa, il me complimente sur ma copine qu’il remarque dans l’écran de mon portable. Parents séparés, il s’est trimballé entre Aulnay et Courcouronne, deux cités tendues, mais il ne crache pas dessus, il s’y est plu. En ce moment, il crèche dans le XVIIIe et suit une formation d’électricien, imposée par la justice, dans une école de la deuxième chance. Il semble s’y plaire.
Faire grave énervés
Le reste de la bande avoisine aussi les 18-19 ans. Ils viennent des banlieues chaudes ou des quartiers black de Paris, tous d’origines zaïroises, à part Danny The Dog. Et, le plus important : tous de la GND. Trois lettres qui ont eu fait parler et récupérer il n’ y a pas si longtemps. Court flash-back. Nous sommes le 27 mars 2007 en fin de journée. Un simple contrôle de titre de transport dégénère en quasi émeute à la Gare du Nord. Bon timing, les images arriveront brûlantes pour les JT du soir. Virée par la fenêtre l’insécurité revient par le RER. Dans les jours suivants, on s’étripe sur les plateaux télé : des bandes mettraient sous coupe réglée la plus grande gare d’Europe. Ils sont jeunes, Noirs, répondent à la télé sans enlever leur capuche et maîtrisent leur rôle : faire grave énervés devant la caméra et teaser une méchante émeute une fois leur Grec terminé.
«Le sida, c’est dans la tête»
Je rencontre Furius pour la première fois, un samedi soir devant le Jennyfer de la galerie commerciale qui mène aux différentes lignes RER. Furius me semble du genre force tranquille, avec des grosses lunettes noires profilées. On dirait 50 Cent avec la coupe de cheveux de Djibril Cissé. Contact rapide, Furius ne pose pas de problème pour parler, mais il tient vite à préciser que lui « n’est pas un galérien ». Il y a des réputations à défendre, il faut que je comprenne : ses potes et lui ne se contentent pas de tenir les escalators de la gare. Le lendemain, je retrouve Furius qui débarque de Sarcelles où il habite. On passe une partie du dimanche avec lui et son pote Dikaps. Plus compliqué à saisir, il essaye pour la forme de faire monnayer son témoignage. Le visage est doux mais une vilaine balafre annonce d’emblée le pedigree. Comme il dit, il a « viré l’école depuis un moment », pas de boulot, mais on sent que le garçon a trouvé d’autres occupations. Dikaps sort de trois mois à la centrale de Fleury, une histoire de vol. « Dikaps c’est un grand voleur, assure-t-il en parlant de lui çà la troisième personne, et le problème, c’est qu’il prend pas sa vie au sérieux. Il a déjà un gosse et repasse bientôt en jugement. » Dikaps se vantera de baiser avec cinq filles différentes, toujours sans capote, « parce que le sida, c’est dans la tête ».
Comme à la maternelle
Dikaps et Furious s’arrangent pour qu’on prolonge la discussion au McDo en face de la gare. Normal, on approche de 18h00, il leur faut grailler un Big Mac. On s’installe, une compilation d’Aznavour tourne en boucle. Mes interlocuteurs penchent plus pour Rohff, mais ils feront avec trois passages de la Bohème. Dikaps, Furius et leurs potes appartiennent à une bande qui ne dit pas son nom. Pour une question d’âge, les bandes de la GDN se divisent comme à la maternelle : grands, moyens, petits. Chez les aînés, on trouve la bande de l’esprit « mabé » (le mauvais esprit, en zaïrois, revendiqué par toutes les bandes) et ceux qu’on appelle les « Poisons », des trentenaires qui gèrent leurs grosses affaires de l’autre côté de la gare, vers le dépôt des bus. Puis il y a les moyens, les équipes dans lesquelles gravitent Dikaps et Furius, pour enfin arriver aux petits, les « Blackemadesous », où les plus jeunes dépassent à peine les 14 ans. Une rélève prometteuse me préviendra Danny The Dog : « Eux, ce qu’ils cherchent, c’est la bagarre et dépouiller les gens. Ils sont plus déterminés que les autres. Quand ils vont tenir un gars, ça va être un vrai carnage. »
Jeans Diesel et Nike aux pieds
Furius a pris certains d’entre eux sous son aile. Il me raconte que des petits viennent de ramasser 10 000 €. Comment ? Où ? Nos comparses louvoient quand on essaye de connaître les arcanes de leur petite entreprise. Ils ne le cachent pas, ils sont aussi là pour « faire de l’argent ». Ils parlent de deals et de vols, mais bottent en touche pour les détails, à l’image de Furious : « Il y a plusieurs genres de “biz”, mais je peux pas trop révéler. » Il veut m’expliquer que sa bande a dépassé le stade du vol de portables : « Les mecs qui volent les gens, nous, c’est plus notre truc, on a compris, on a nos plans. Si tu te fais attraper et que tu vas en prison, tu vas dire aux mecs qui sont là pour deal ou braquage : “Ouais, je suis là pour vol.” On va te répondre que t’as pas les couilles, que tu voles les vieilles dames » Avec les bénéfs de ses plans, la bande se paye surtout de la sape, jamais de faux, garantissent-ils, pas mal de G-Star, des Nike pour les pieds et des jeans Diesel.
Flics en civil
A la GDN, la bande de Furius partage le territoire avec une escouade en pleine explosion ses derniers temps : les forces de l’ordre. Il suffit de se poster quelques minutes au niveau de la galerie pour observer le ballet des équipes de police, que complètent les militaires et les vigiles. Le 27 mars est passé par là. « Les flics, il y en a certains qui nous appellent par nos prénoms quand ils nous contrôlent. Au commissariat de Gare du Nord, ils ont rien, ils galèrent. Leur commissariat est vide, heureusement qu’on est là pour le remplir », crâne Dikaps. Le commissariat en question fait parti du décor, comme les quinze contrôles quotidiens (selon leur comptage personnel). Même les flics en civil n’ont plus de secret pour Dikaps : « Je te les repère maintenant, ils sont toujours trois avec des sacs à dos, la calvitie et des baskets sales. » Manger de la garde à vue entre dans le délire, il faut presque en passer par là pour se tailler un début de réputation. Dikaps et Furius vont jusqu’à me filer des conseils pour faire déconner les prise d’empreintes, une technique assez fumeuse où on gratte puis on brûle le bout des doigts.
«GDN» vs «la Déf’»
Mais, niveau haine, les flics ne tiennent pas la comparaison, avec les mecs de la Défense, « la Déf’ », bande rivale de la GDN. Leur rivalité, ils ne savent pas d’où elle est partie, ils s’en tapent, ils ne voient que le bout de la dernière embrouille. Furius et Dikaps ont pris part au dernier gros règlement de comptes entre les deux gares rivales. La scène se passait fin 2007 à la sortie du Folies Pigalle, une boîte gay de Paris où les différentes bandes ont leurs entrées. Furius en est convaincu, tu n’es jamais à l’abri de te faire serrer, seul, par des mecs de la Déf’. La réciproque tient aussi, faut pas déconner. Quelques jours plus tard, Balkeur me parlera hilare d’un mec de la Déf’ laissé à poil vers Châtelet par une équipe de la GDN. Si les garçons de la bande aiment se vivre comme des mecs en sursis, c’est peut-être pour oublier l’ennui qui saisit souvent ces heures tuées dans une gare mal foutue. Alors, l’été venu ils prennent l’air et chopent un TGV, direction le sud pour une virée entre lascars. « Parfois, pendant les grandes vacances, on est là, on est posés et à la fin, on part à Bordeaux ou Marseille en train. Là-bas, on profite, on chope, on va à la plage, on fait nos plans classiques, mais au bord de la mer », savoure Furius. Dikaps, lui, se verrait comme un grand voyageur : « S’il y avait un TGV pour les States, je te le prendrais tout le temps. »
«C’est jute des putes»
Sorti du MacDo, on continue à traîner devant la gare. Un pote de Balkeur siffle quelques Despe’. Furius me dit qu’il ne sort pas ce soir – « Il y a cours demain quand même. » Furius prépare un bac pro. Comme pas mal de ses potes, il veut m’assurer que la GDN relève du délire temporaire. « Moi, ma vie elle va pas s’arrêter ici. Après, j’ai envie de m’installer. A un moment, il faut avoir l’instinct homme, pas se bloqer dans l’instinct animal. » Peut-être pas de Folies Pigalle ou de boites zaïroises pour lui ce soir, mais il ne part pas pour retourner se ranger chez ses parents, avec ses neuf frères et sœurs. Il me demande poliment si je peux dépanner avec mon portable, il doit appeler des filles. Les filles, les gars de la GND préfèrent parler de « biatch » ou de « taspé », « meuf » passant presque chez eux pour un titre de noblesse. Cinq, six appels à des numéros différents, Furious arbore le sourire en coin du mec qui sait quoi faire de sa soirée. Furious : « Les gars de la Déf’, ils se tapent nos vieille taspé, c’est même pas leurs meufs, ils te les invitent même au resto pour coucher avec elles, alors que c’est juste des putes. »
L’hôtel pour 30 €
Leur terrain de chasse, c’est ce qu’ils appellent le couloir de la drague où ils se positionnent devant le Foot Locker. Balkeur me dresse le profil de la fille siglée GDN. «Elle remue ses fesses de noires pour dire : “Vas-y, je suis bonne, mate-moi.” Elle attend que tu la remarques, elle s’arrête, tu prends son numéro et après elle se ramène Gare du Nord comme un hamburger au McDo avec des copines. » Lui aussi m’emprunte mon portable, il prend un ton plus énervé avec une fille qui cherche à le retrouver. A contre-cœur, il laisse la fille nous rejoindre. Black, bottes en cuir, jean serré, long manteau blanc H&M et cheveux raides, je ne sais pas trop si je dois la considérer comme sa copine. Lui ne se démonte pas et continue à me déballer ses plans baises : « Pour tirer, c’est simple, tu peux aller à l’hôtel où tu prends une douche après avoir bien donné. Pour 30 €, tu as l’hôtel Riquet, et c’est toujours la fille qui paye, assure Balkeur. Sinon, tu la fais monter dans un coin où tu as des trains pour Pontoise, il y a une planque que tout le monde connaît. » A côté de lui, la fille ne bronche pas, elle envoie un SMS.
«Une bonne galère»
Je rencontre Danny The Dog sans les autres. Danny gravite autour de la bande de Furious, mais c’est un indépendant. De racines sénégalaises par son père et capverdiennes par sa mère, il est né dans un ghetto du nord du Portugal, il garde le souvenir « d’une favela où, si on te connaît pas, tu te fais dépouiller. Là-bas, ça tue pour rien. » Après un CAP ventes, Danny a installé des climatiseurs mais, pour le moment, il profite de son petit chômage. Peut-être parce que je le rencontre seul, il se confie plus que les autres. La GDN, il l’aime, mais voudrait parfois s’en détacher. « Ici, c’est comme une drogue, tu arrives pas à t’en sortir. Tu essayes de partir mais quelqu’un vient toujours te parler. Parfois, je traîne tellement que je dois prendre le Noctambus pour rentrer chez moi à Sevran. Ici c’est une bonne ambiance, différente de celle de mon quartier. C’est une galère, mais une bonne galère. Quand il y a du monde c’est bon. Tu te poses, tu bois, tu clopes, tu bois. T’es bien, posé. »
Virées à Saint-Raphaël
Chez ses parents, Danny The Dog émerge tard et attend la fin de journée pour filer à la GDN. Même chez lui, il a du mal à rester seul : il faut qu’il ramène des potes et, le reste du temps, il le tue sur MSN ou au téléphone avec des filles, « parce qu’elles ont le forfait Millenium ». Comme ses potes, Danny chope des trains à l’occasion. Il part alors rejoindre sa régulière qui bosse comme saisonnière à Saint-Raphaël ou dans les Alpes, histoire de se faire oublier : « Se faire oublier, c’est quand tu sais que tu as fait quelque chose à un type, tu pars pour faire oublier ton nom. » Sa copine l’incite à ne plus trop traîner Gare du Nord – « Elle me prend la tête avec ça. » Pourtant, Danny se voit bien s’installer avec elle un jour. Des envies de se ranger qui s’expliquent peut-être par l’exemple de ses quatre frères aînés, tous incarcérés pour des inculpations pour meurtre, braquage ou cambriolage. Le premier libéré devrait sortir dans deux ans, le dernier dans douze. Danny a grandi avec les allers-retours de ses frères entre le HLM familial et les différentes centrales d’Ile-de-France. Il voudrait ne pas suivre cet atavisme familial, surtout pour sa mère « parce que j’ai reçu une bonne éducation, je suis le dernier et ma mère ne voulait pas que je sois comme mes frères. Mais elle sait que je traîne Gare du Nord, t’as des gens qu’ils lui disent. Elle a la haine. »










Vos commentaires
1. angela à posté vendredi 4 avril 2008
2. Toc-toc à posté lundi 7 avril 2008
Vous aussi, déposez un commentaire, cliquez ici