Technikart : Diriez vous que ces dernières années l'environnement professionnel s'est durci ? Pour reprendre vos mots Jean-Pierre Le Goff, la « barbarie douce » s'est t-elle transformée en « barbarie brute » ?
Jean-Pierre Le Goff : Ce que j'ai appelé la « barbarie douce » ne concerne pas seulement les effets d'un type de management moderniste dans l'entreprise mais aussi ceux de certains outils pédagogiques à l'école. Je crois que ce qui se trouve en question ce sont les injonctions paradoxales qui placent les individus dans des situations impossibles à assumer. On se doit d’être autonome et performant, tout en manifestant les signes de son épanouissement. C'est une situation qui entraîne son lot de fatigue, de stress, de dépression et qui génère du ressentiment.
Gérard Pavy : Il est certain qu’on observe une radicalisation des relations dans l'entreprise. Les délais se resserrent, les effectifs se réduisent, les exigences s'élèvent, la charge de travail également. Donc, les salariés qui ont un tempérament brutal et individualiste se trouvent confortés par la violence du réel, voire même valorisés. Tout le monde pique dans le plateau de fromages et celui qui a piqué le plus gros bout a gagné.
Technikart : Quelles sont, selon vous, les raisons et les conséquences de cette évolution ?
Gérard Pavy : J’observe cette situation comme le résultat d’une séquence en trois temps. Il y a d'abord eux la culpabilisation, symbolisée par la période de fin de règne de Chirac où se multipliaient les discours déclinistes sur la situation économique de la France. Il y a ensuite eu la « bouc-émissairerisation». On est allé chercher les coupables chez ceux qui trichent, qui travaillent moins, qui bénéficient du système, ou qui évoluent dans des corporations protégées. Et enfin l'identification au winner, ici, le président, qui symbolise la France qui gagne. Mais comme les résultats ne sont pas au rendez vous, ça me déprécie. Cela provoque donc une frustration et une agressivité qui attise les rivalités dans l'entreprise.
Jean-Pierre Le Goff : Pour ceux qui l'intériorisent, le rapport à l’autre placé au-dessus de soi est tout entier marqué par l’ambivalence. Cet autre supérieur idéalisé renvoi à l’individu l’image insupportable de ses propres limites. Il en va de même pour les subordonnés qui seront d’autant plus l’objet d’invectives et de brimades que celui qui les encadre est en proie à cette perpétuelle frustration. Un tel phénomène ne concerne pas seulement les cadres, mais aussi les collègues de travail qui peuvent à leur tour participer de cette logique qui met à dure épreuve le psychisme de chacun.
Technikart : Jean-Pierre Le Goff, vous affirmez que Nicolas Sarkozy incarne la figure du manager et que son discours politique est celui du management appliqué à l’«Entreprise France». Est-ce la victoire du modèle managérial et le règne de l‘argent roi ?
Jean-Pierre Le Goff : Le pays est géré à la manière d’une entreprise soumise aux fluctuations du marché. Dans cette optique, la vision globale des évolutions du monde est celle d’un mouvement perpétuel sans but ni sens autre que celui de s’y adapter dans l’urgence. Le peuple quant à lui est de plus en plus considéré comme des clients à satisfaire dans leur diversité lors des périodes électorales et, entre deux élections, une « ressource humaine » qu’il s’agit de convaincre et de mobiliser pour l’adaptation à un monde chaotique que personne ne paraît en mesure de maîtriser. En parallèle, les individus deviennent plus autocentrés et "à cran", même dans le temps dit libre. Lorsqu'on entre dans cette logique, on devient indifférent aux autres, voire odieux, comme par inadvertance.
Gérard Pavy : Oui, les frontières bougent dans le sens d'un individualisme sauvage où chacun prend le fric là où il se trouve, quitte à tuer l'autre. C'est la raison pour laquelle on préfère se détourner des personnes qui incarne la faiblesse car nous nous devons d'incarner la réussite. On observe pourtant que ce n'est pas un modèle socio-économique performant. Les boites du Cac 40 qui restent les plus rentables sont celles qui ont un noyau dur « familiale » telles que Bouygues, BMW, Pernault Ricard où les relations entre les acteurs ne passent pas exclusivement par le marché.
Technikart : Depuis quelques années, les formations pour cadres, basées sur des programmes de coaching physique et mental, ont des allures d'entraînements pour athlètes de l'ex-Allemagne de l'est. Que révèle selon vous cette évolution ?
Gérard Pavy : La pression sur le cadre moyen est bien plus forte aujourd'hui qu'il y a dix ans. Pour ne pas sombrer, ces derniers doivent donc acquérir un tonus mental et physique de plus en plus important. Cette pléiade d’exercices de type parcours du combattant ont, dans un sens, pour objectifs de les faire se transformer en véritables « marines ».
Jean-Pierre Le Goff : Selon moi, cela révèle un fantasme qui ne prend en compte que la dimension mécanique de l’individu. On le découpe en autant de compétences dans une optique de maîtrise totale de la machine en vue de son optimum productif.
Technikart : Comme un écho à Nicolas Sarkozy qui répétait en période préélectoral que ses adversaires, il « les boufferait tous », nous sommes nous transformés en « cannibales de bureau » ?
Gérard Pavy : Lorsqu'un patron, ou ici le président, tient un certain discours, chacun va essayer de s'élever en se calant dans un mimétisme comportemental. Un des aspects négatifs de la libération de la croissance, c'est ce droit universel qui fait que, puisque que tout est possible, chacun exige le beurre et l'argent du beurre. Nicolas Sarkozy a ouvert une boite de pandore qui favorise la transgression voire des comportements mafieux.
Jean-Pierre Le Goff : Je me méfie des caractérisations schématiques. Nous sommes passés d'une représentation angélique de l'entreprise des années quatre-vingt à une vision noire : l'entreprise barbare ou totalitaire. Ces deux représentations symétriques sont pour moi les deux faces du « mythe de l'entreprise ». On réduit le harcèlement à l'interaction d'une pauvre victime face à un méchant pervers. Cela participe à une psychologisation des rapports sociaux et à une tendance à la victimologie qui me semble néfaste.
Entretien : Vincent Cocquebert.
Jean-Pierre Le Goff. « La France Morcelée ». Gallimard.

Gérard Pavy. « Dirigeants salariés, les liaisons mensongères ». Éditions d’organisation.
Quel Cannibale de bureau êtes-vous ?
Le Patron en dépression
Si le patron en dépression affiche une constante jovialité de façade, c'est avant tout pour ne pas éclater en sanglots devant ses troupes. Au bout du rouleau à force d'années passées à puiser l'énergie des forces vives de sa boite, englué dans une logique névrotique de mouvement perpétuel oscillant entre catastrophisme éclairé (on va droit dans le mur) et « courtermisme » (des tonnes de projets dont tout le monde ignorait l'existence lancés à la dernière minute) le patron en dépression n'attend plus qu'une chose : décéder accidentellement avant que sa boite ne le précède.
Le cyborg cadre
Stage d'assertivité, programme de renforcement musculaire et de turbo-lecture, le cyborg cardre a accepté de subir les pires humiliations pour optimiser sa productivité. Gentil crétin persuadé de faire partie de l'élite et sûr de manipuler son monde, il ne s'est jamais aperçu à quel point c'était lui le pantin de l’histoire. Bourré de tics faciaux, le cyborg cadre exige de ses employés payés au smic un investissement égal au sien et s'étonne du turn-over dément de son service. Souvent en dépression passé la quarantaine, il reste néanmoins le seul à encore y croire même si personne n'a jamais cru en lui.
Le manager en sursis
Quadra bedonnant à force de repas d'affaire interminables, le manager en sursis se montre volontiers condescendant avec son patron qu'il méprise intérieurement. Humiliant avec le petit personnel, sa dernière érection remonte au jour où il a du se charger du licenciement de l'ensemble des employés du développement durable. Démotivé depuis belle lurette il s'accroche à son poste afin de payer les traites de sa résidence secondaire en Gironde. Problème : depuis qu'il se sait sur la sellette, le manager en sursis passe plus de temps à négocier son départ avec ses avocats qu'à manager qui que ce soit.
L'assistante de la Stasi
Secrétaire de profession, l'assistante de la Stasi organise la rétention des fournitures et des informations. Mère d'un ado à problème, elle fait circuler sur ses collègues les pires rumeurs mais n'hésites pas à verser une larme pour provoquer l'apitoiement lorsque la pression hiérarchique se fait trop forte. Salement névrosée, son hobby favori consiste à afficher des mots à l'entrée des toilettes pour exiger la propreté des lieux qu'elle vient elle même de dégueulasser. Condamnée à rester une version cheap de son patron(ne), elle tombera en arrêt maladie le jour où ce dernier se fera définitivement blacklister.
La DRH humaniste.
Rescapée du féminisme post-68, la DRH humaniste arbore la même coiffure en choucroute depuis son entrée dans la boite il y maintenant une bonne trentaine d'année. Consciente de son impuissance, elle continue pourtant de convoquer les salariés une fois par an pour un bilan de compétence invariablement stérile mais passe surtout le plus claire de son temps à rédiger des demande d'appels aux prud'hommes pour retarder le paiement des indemnités de licenciement. Avenante, la DRH humaniste n'oublie jamais d'apporter des croissants le jour où elle doit finaliser le plan social que lui a commandé la direction.










Vos commentaires
1. Bernard Pivot à posté lundi 31 mars 2008
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