«La groupie italienne dégrafa lentement les boutons de mon jean et fit une grimace gourmande. Elle engloutit tout ce qui dépassait tandis que j’empoignais en gémissant ses seins lourds et blancs. » J’attends la suite, Manœuvre me la livre sans se faire prier(1) : « C’est à ce moment-là que la porte a explosé. Et les Motörhead sont rentrés dans ma chambre. Les Motörhead ! » Et PhilMan de raconter, chaud bouillant, comment les hardos l’ont balancé dans la piscine de l’hôtel, puis l’expédition dans leur avion, avec Lemmy « s’envoyant de grandes pincées de speed dans les naseaux sur la pointe de son cran d’arrêt », et la préparation du concert, Manœuvre toujours en première ligne, « car c’est ça mon job, après tout : fréquenter les brutes les plus sauvages du rock et en rapporter chaque mois une cargaison d’anecdotes qui feront frémir les lecteurs. »

Glou-glou-glou

Sex and drugs and rock’n’roll, hier, aujourd’hui ou demain, en tant que boss de Rock & Folk ou juré de la Nouvelle Star, auteur de la bio de James Brown ou organisateur des Rock’n’roll Fridays, Manœuvre est là, armé de son micro, de sa passion, prêt au combat rock. « Depuis 1974, quand je me couche, me vient cette interrogation : “Phil, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui pour le rock’n’roll ?” Eh bien, mon bon Benoît, je t’assure que j’ai tous les soirs au moins trois ou quatre trucs à mettre à cet actif ! » Qu’est-ce que l’ami de Mick Jagger va foutre à la Nouvelle Star, le télé-crochet de M6 ? Choisir la chanteuse la plus pimpante, lui faire engloutir ce qui dépasse ? Apposer son impérial veto quand un candidat sèche sur l’intégrale Led Zep ? Contraindre le jury – Dédé Manoukian, Lio et Sinclair – à adopter le plus pur style Mötley Crüe ? Transformer cette émission de télé-réalité en un véritable Spinal Tap – c’est Manœuvre qui a fait découvrir à la France ce film culte, faux docu bouffonesque sur un groupe de hard.

PhilMan possède un avantage, par rapport à Spinal Tap : il est en VRAI. C’est pas du boudin, Manœuvre. Je l’ai vu descendre au goulot des bouteilles de Jack Daniel’s, glou-glou-glou, j’étais là quand il drivait le mythique Rock Press Club, je l’ai vu fêter ses 53 ans au Gibus avec trois générations d’invités, parmi lesquels Joey Starr et Marc Zermati, je l’ai vu se maquer avec des filles célèbres, je l’ai vu se démaquer, je l’ai vu s’énerver en défendant les Brats et Polnareff, je l’ai vu à des concerts, des soirées, des petits-déjeuners, des anniversaires, des festivals. Je l’ai interviewé pour qu’il me raconte trois équipées sauvages et médiatiques – Métal Hurlant, Rock & Folk et les Enfants du rock –, je le revois pour faire un nouveau check-up, avant que ne soit diffusée la Nouvelle Star.

Traquer la fillette

Ayant fini de frapper orgueilleusement ces derniers mots, « la Nouvelle Star », je me lève, vide mon verre de bourbon et décide d’aller rejoindre PhilMan au concert des Babyshambles. Chaussant une paire de lunettes sombres, je sors dans la nuit. Et manque me rétamer dans l’escalier fraîchement encaustiqué. Damnés immeubles bourgeois ! Pigalle présente son aspect habituel. Quand vont-ils le rebaptiser « quartier Mad Max » ? Deux flics braquent un mangeur de hamburger dans une encoignure. Belles comme des chanteuses disco, les dernières putes descendent la rue en faisant étinceler le pavé sous leurs talons aiguilles. Je suppose qu’un tas de gens mettraient à profit l’heure tardive et ma beauté sauvage pour traquer la fillette. Pas moi, merci, j’ai déjà donné. Et j’écris vraiment comme PhilMan ! Que je retrouve en backstage de l’Olympia, à trois bouteilles Jack Daniel’s de Pete Doherty. « Qui a allumé la mèche de la bombe, hein ? Tout petit déjà, j’avais une seule et unique ambition : devenir rock critic. Alors, j’ai tout fait pour ça. » 1974, Philippe Koechlin, créateur du magazine Rock & Folk, voit débarquer un chevelu encore boutonneux : « Physique à la Mick Jagger, bondissant sur fond de Deep Purple, Manœuvre possède une particularité extraordinaire : il rit. Tel un haricot sauteur, il n’a pas l’air de vouloir se plonger la tête entre les mains. Pour lui, il est question de prendre du bon temps. Parce qu’il a du style, un regard, de l’énergie, Manœuvre prend vite une place importante au journal. Il se compose un personnage de baroudeur en parties branchées, l’ami des stars et bientôt la star de ses amis, évoluant de l’underground au showbiz. » Comme ici, dans les loges de l’Olympia, qui se vident.

Un homérique test de bières américaines

On décide de filer au Gibus. Dans le taxi qui vrombit entre les voitures tel un riff de Van Halen, Manœuvre continue de me raconter. Comment, alors que Giscard vient d’être élu, il s’impose à Rock & Folk, mensuel qui pèse lourd, très lourd (150 000 exemplaires). Ses papiers sont des événements, il se passe toujours dix mille trucs incroyables quand il rencontre Lou Reed, Rod Stewart, Ringo Starr, David Bowie, Keith Richards ou Iggy Pop, ses reportages sont délirants. Il a 22 ans, déborde de testostérone et saute sur l’occasion quand Jean-Pierre Dionnet le recrute pour codiriger un magazine fantastique, le « cyberpunk » Métal Hurlant – où il ne relate pas seulement un homérique test de bières américaines avec son ami Philippe Garnier mais fait aussi partager ses coups de cœur (de rockeur) et ses coups de gueule (de provocateur). Car attention, les kids : PhilMan n’est pas qu’un fan de hard rock, un nerd accro aux BD SF, il se révèle aussi fin connaisseur littéraire, publiant, au sein de la mythique maison d’édition Speed 17, Yves Adrien (« Mon grand frère »), Charles Bukowski, Robert Sabbag ou Hubert Selby Jr. Le punk explose, ça se passe alors au Gibus où, justement, nous débarquons. Une grappe de baby-rockers saute sur Manœuvre pour avoir son avis sur la prestation de Doherty, je vais commander un scotch, et reviens pour connaître la suite. « Le punk ? Mes rencontres avec John Lydon, les Stranglers ? » PhilMan s’est s’embrouillé avec ces derniers, qui l’ont attaché à la tour Eiffel : « Ce jour-là, j’étais un peu Houdini, j’ai réussi à me libérer et à arriver avant eux en bas de la tour, où je les attendais, crânement. » Le célèbre rock critic monte alors avec des collègues rock critics, un groupe appelé les Rock Kritics. Sans suite. Il a 26 ans, et voilà que déboulent sans crier gare les années 80, drapées dans leur cynisme, au parfum robotique et socialiste. Le 6 janvier 1982, Manœuvre et Dionnet sont de la première des Enfants du rock, drivant d'abord l'Impeccable, puis Sex Machine. « Notre duo – le nightclubber en tuxedo et le rocker en Perfecto –, nous a apporté la gloire. Les gens nous congratulaient dans la rue, les taxis. Des hommes nous suppliaient : “Couchez avec ma femme !” Nous avions une bande d'amis intervenants dans nos sketchs, certains connus (Pauline Laffont, Alain Pacadis, Sophie Favier, Krootchey, Farid Chopel, le gros Phyfi - NDLR), d'autres qui allaient le devenir : Maria Rudman, Zazie, Juliette Binoche, Emmanuelle Béart, elles ont pratiquement toutes débuté dans nos sketchs crétins ! Durant ses trois années d'existence, Sex Machine faisait une audience remarquable : quatre millions de spectateurs suivaient nos délires mensuels ! » Le gros de l’équipe des Enfants du rock est parti s’occuper d’une nouvelle chaîne, Canal+. Le Gibus se vide, les Plasticines disent au revoir à « Philippe », me snobent, je suis saoûl, Manœuvre, charitable, propose un dernier verre chez lui.

Virée de la grille de France 2

Je m’affale dans son canapé, il va me chercher une bouteille de vodka, réservée aux invités. Le deuxième verre me réveille, je peux me concentrer sur cette révélation : « Bon, j’en ai jamais parlé à personne, le moment est venu, je vais te le dire, Benoît : Lescure et De Greef nous ont demandé de présenter Nulle part ailleurs. Dionnet ne voulait pas qu’on lâche Sex Machine. Alors on n’a pas été à Canal. Et Sex Machine a rapidement été virée de la grille de France 2… » Une consolation : Manœuvre est le seul journaliste français au monde à avoir interviewé Michael Jackson. Il écrit d’ailleurs la bio du king of pop en 1988, année ou il enregistre avec Alain Chabat une parodie des Beastie Boys, sous le nom de TV Boys. Mais le 45 tours Ça va fort ne fait pas vraiment un malheur, et en fait ça ne va pas fort pour Manœuvre, maintenant trentenaire. Au tournant des années 80/90, alors que s’impose le hip hop et qu’émerge la techno, PhilMan réalise des docus sur Dr John et Jim Morrison. En 1993, il reprend en main Rock & Folk, devient quadra, alcoolo, Kurt Cobain se suicide, il cherche ses marques alors que la French touch explose, se spécialise surtout dans le rétro sur Canal Jimmy.

Le XXIe siècle arrive, PhilMan serait-il bon à foutre à la casse ? Au musée Grévin du wok’n’woll ? Oh non, les kids ! Alors qu’il stoppe définitivement la picole et se maque avec une grande écrivain (Virginie Despentes), voilà que revient, sonnez guitares résonnez batteries, avec les Strokes et autres White Stripes, un machin qui n’était jamais parti : le rock. Remonté comme un coucou, Manœuvre fait du Rock & Folk contemporain un magazine au top : les ventes grimpent, le lectorat rajeunit, se pressant aux Rock’n’roll Fridays, ces soirées du Gibus qui consacrent le mensuel de PhilMan comme parrain de la nouvelle scène parisienne. Quiquagénaire : le retour de flamme !

Je suis parti vomir

J’ai fini la bouteille, le jour se lève, Philippe me traîne dans son bureau : sur une cloison, « à gauche, tous les CD des Stones, à droite, ceux de Led Zeppelin ». Et le PhilMan, svelte dans son tee-shirt Stones de bondir, narrant avec moult anecdotes bouillonnantes comment, le 10 décembre dernier, jour où il faisait le juré pour la Nouvelle Star, il avait pu arriver juste à temps à Londres, le soir, pour le show de reformation de Led Zep.

Je suis maintenant totalement ivre, je me mets donc à lui chercher des noises : la Nouvelle Star, tu ferais pas ça pour les euros Philou ? « Le chiffre qui va être publié, divise le par trois. Je vais investir dans la production, encourager ces nouveaux groupes, comme les Prostitutes. » Ah ouais, des gangs qui incarnent le contraire de la télé-réalité ! PhilMan reste calme. « Ecoute, on a fait les auditions dans sept villes, et dans chacune, il y a des “Gibusiens”, des jeunes rockeurs, ils peuvent avoir besoin de mon soutien, de mon avis. Il suffit de voir les morceaux choisis pour le casting : de moins en moins de variété, de plus en plus de rock. »

Je suis parti vomir dans une pièce voisine. Je m’essuie sur un rideau, et lance, avec nonchalance et haleine fétide, mon argument imparable : tout ça, c’est bien la preuve que le rock’n’roll est aujourd’hui partout, Philippe, c’est juste un entertainment de plus, y a plus de quoi en faire tout un foin. Le PhilMan se contrôle plus. Il m’a sauté dessus, plaqué au sol et étranglé en écumant : « C’EST FAUX LE ROCK RESTERA TOUJOURS UN TRUC DE REBELLE ! TU LE SAIS BENOIT, C’EST CE QUI NOUS DIFFÉRENCIE A JAMAIS DES MOUTONS QUI RENONCENT ! TU AS VU LE FILM DE TODD HAYNES SUR DYLAN ? LE ROCK, C’EST LE CONTRAIRE DE ÇA ! C’EST PAS DE LA DÉCO POUR BOBO, LE ROCK, PUTAIN, C’EST UN TRUC SAUVAGE QUI DOIT SE VIVRE RÉELLEMENT, ET À FOND ! » Et il me fout dehors, le PhilMan ! A coups de santiags en croco dans le cul ! Dans le métro qui me rapatrie chez moi, trentenaire lessivé, je repense à certaines des sentences du Rock & Folk animal, lors de cette virée hallucinée. Comme « Si c’est fort t’es trop vieux. » Ou encore : « C’est comme ça que tout a fini, cette fois-là. Et il y en a eu d’autres. »

(1) Tous les événements rapportés dans cette enquête sont tirés de faits réels: vécus par l’auteur de l’article, rapportés par les témoins cités ou tirés des différents livres signés Philippe Manœuvre («l’Enfant du rock», «Dur à cuir», «Vive la France»…).

«La Nouvelle Star». Tous les jeudi. 20h45. Sur M6.

Benoît Sabatier