La première fois que j’ai vu Irvine Welsh, il était dealer. De suppositoires à l’opium. Dans «Trainspotting». Je ne m’en souviens pas très bien: j’ai vu ce film plusieurs fois, mais toujours «on drugs». Les personnages habitent ma mémoire comme des compagnons de soirées défonce, et je suis ravie d’avoir de leurs nouvelles, de les retrouver dans une suite, «Porno»: comme le monde est petit !

Je commence ce roman de 600 pages avec autant de curiosité que d’inquiétude, de ne plus rien avoir en commun avec eux, d’explorer «leur» pornographie… Sans doute le côté obscur de mon pink world. «Porno» débute avec au moins deux «Putain» par page. Si j’étais une journaliste sérieuse, je réviserais en lisant ou revoyant «Trainspotting». Les visages du film sont flous, son intrigue même m’échappe. En plus, ils portent tous plusieurs noms et on saute de la tête de l’un à l’autre sans préavis… Mais le plaisir de lire me fait oublier l’article, je change de personnalité en quelques lignes sans me poser de questions, aussi naturellement que l’auteur, style, niveau et tics de langue, type de drogue, rouages psychologiques...

Sick Boy, Spud, Rent et les autres

Finalement, je les connais tous, depuis toujours: Sick Boy, Spud, Rent, Begbie, et même la nouvelle venue, Nikki. En virtuose, Welsh enchevêtre les récits, les points de vue se croisent ou s’enchaînent, alors qu’on jouit déjà chez un même narrateur du décalage entre la pensée et la parole, entre la volonté et l’acte. «Porno» est une brillante démonstration de technique narrative, une parenthèse magique toute en tragicomique.

On m’informe que Welsh, malgré son statut de star mondiale de la littérature, est d’une gentillesse extraordinaire, qu’on s’ébahit de la simplicité de quelqu’un de si important – ce qui m’ébahit, c’est qu’on s’attende à être traité comme de la merde par les célébrités, comme s’ils n’étaient plus des humains. Mais quand Irvine me rejoint dans le hall, je comprends. Un géant bienveillant, chic et décontracté, vient à ma rencontre avec un immense sourire, bras ouverts. Il tend une main pour secouer la mienne, premier contact, accolade, avant de se pencher pour m’embrasser comme si j’étais l’amie qu’il attendait impatiemment. Cet humain-là est particulièrement chaleureux.

«Trainspotting» dix ans après

Il ne fume pas mais m’encourage à ne pas me gêner pour l’enfumer, et il ne boit que de l’eau minérale durant tout l’entretien. Il a quitté l’école à 16 ans, enchaîné les jobs, des cuisines aux chantiers, avant de se lancer dans l’achat et la rénovation d’appartements. Rien ne le prédisposait à devenir écrivain. «J’ai été accro à l’héroïne, entre 1981 et 1983, et j’ai écrit beaucoup, une sorte de journal, c’est ce qui est devenu mon premier livre, “Trainspotting”.» Pourquoi écrire une suite, dix ans après ? Parce que des amis de Welsh sont passés des soirées acid house aux clubs libertins ou aux soirées privées, se sont filmés par hasard, puis volontairement, et Internet a précipité leur entreprise.

«Je n’en avais pas l’intention, j’ai commencé à écrire une histoire sur ces gens qui font leur propre porno maison, et j’ai réalisé que le personnage principal, le réalisateur, était Sick Boy. Je ne pouvais pas le changer. Alors, j’ai repris les autres personnages et je les ai réintroduits dans le récit.» L’adaptation cinéma, signée dès la publication anglaise en 2002 par la Fox, semble en difficulté: «“Trainspotting” a été un tel succès que nous avons tous peur d’y revenir. Je pense que nous voulons le faire, mais que nous ne savons pas comment. Je serais quand même surpris que ça arrive vite.»

Nomination aux Hot d’Or

Irvine est déjà très occupé: il vit entre Dublin et Miami, continue de faire le DJ, a écrit un scénario et va réaliser le scénario d’un autre, et il est associé dans deux sociétés de production. «Je m’occupe aussi de business, financement et production… probablement trop.» Se sent-il écrivain, ou simplement artiste ? «Je me vois comme un conteur d’histoires, qui travaille sur la narration dans différentes formes d’art.»

Je lui pose la question que je déteste le plus en tant qu’auteur – un des avantages à passer de l’autre côté du miroir. «Comment décririez-vous votre livre ?» Silence. Je ris. «C’est une question dure». Il se reprend: «Ce sont des gens qui essaient de s’engager avec les autres, pour former une communauté. C’est ainsi que je le décrirais, je ne pense pas qu’il s’agisse vraiment d’un livre sur la pornographie. Mais plus de faire quelque chose de sa vie.»

Dianne, ressurgie de «Trainspotting» en colocataire de Nikki, rédige un mémoire sur l’industrie du sexe: elle estime qu’elle aura la moyenne, mais pas plus. C’est ce que je donnerais à Welsh sur l’industrie du porno. Non, on ne peut pas apprendre qu’on est nominé pour les Hot d’Or le matin de la cérémonie pour un film qui n’est même pas distribué, par exemple. Mais pour ce qui est de la réflexion et de la psychologie des personnages, de l’ambiance, de la réalité humaine, tout est criant de vérité.

Chizzie le violeur

Welsh maîtrise toutes les gammes du sexe dans «Porno»: du plus torride, entre Nikki et Sick Boy, au plus glauque, crachat de morve sur le «trou du cul incrusté de merde» d’une pauvre alcoolique violée dans un parc par Chizzie l’ex-taulard et un Spud dépassé – comme toujours. Le sexe des tournages, lui, est parfois excitant, parfois technique, mais surtout, incroyablement naturel. Au point de devenir presque secondaire. «Ils s’impliquent dans le porno d’abord pour le sexe, et puis ils réalisent que ce n’est pas une question de sexe, mais de performance, de caméra, d’angles, continue Irvine. D’autres y viennent pour l’argent, et alors ils réalisent que ce n’est pas une question d’argent. C’est une question de communauté, ils se retrouvent impliqués dans quelque chose. L’important n’est pas dans quoi mais de le faire, ensemble.»

Il n’y a pas de morale dans le «Porno» de Welsh, mais de l’humanité. Lauren, l’amie féministe de Nikki, est d’un ridicule désopilant: Irvine éclate de rire quand j’évoque ses scènes d’hystérie les plus amusantes. Le porno est-il oppressant et humiliant pour la femme ? «Nikki sait qu’on peut se sentir humilié dans le porno… comme dans n’importe quel travail. Le porno demande plus de force mentale et émotionnelle, parce qu’on y expose beaucoup plus de soi. Mais tout travail est aliénant.»

Irvine chez Moune

J’espère découvrir la face punk d’Irvine le soir, après sa dure journée de labeur promo. Le cabaret lesbien Chez Moune est bondé et enfumé, malgré la très mauvaise musique: soirée open bar vodka. Irvine arrive, accompagné de sa très belle et chic épouse, immense sourire quand il me reconnaît, mais ses yeux errent avec inquiétude dans la salle. Ils s’installent sur une banquette dans un coin, refuse encore l’alcool, toujours discret, poli, souriant. Je me penche vers eux avec compassion, clope et verre à la main, la musique est si forte que je dois lui crier au visage: «Sans fumer ni boire, ça doit être trop dur…» Il répond civilement, en grimaçant: «C’est surtout la musique.»

J’abandonne mes tentatives de conversation hurlée pour ne pas l’indisposer davantage. Il se lève, la main posée dans le dos de sa femme, très tendrement, je leur trouve la tête des gens qui vont se sauver vite et loin. J’ai du mal à croire qu’il soit vraiment parti, mais quand on annonce au micro sa présence exceptionnelle en tant que spécial guest, il a disparu depuis vingt bonnes minutes.

Le groupe entame son set, soirée spéciale fin du monde, et effectivement on prie pour qu’elle arrive vite: du pur sadisme, instruments torturés et disharmoniques, rythmique psychotique, bien pire que de la cornemuse. Irvine a bien fait de fuir. Je reste encore, par civilité, en me demandant qui a gardé l’essentiel de la punkitude, d’Irvine ou de moi.

«Porno» d’Irvine Welsh (Au Diable Vauvert). 613 pages. 20 €.

Coralie Trinh Thi

Les cinq identités narratives d’Irvine Welsh

Sick Boy_Cynique et blindé de coke, il délire sur son sujet préféré, lui, lui, lui, et tous ses supers projets, même en dialogue intérieur. Sick Boy: vain, égoïste, cruel. Et encore, ce sont ses bons côtés. Sa phrase révélatrice dans «Porno»: «Très tôt, j’ai décidé que les autres seraient des objets à manipuler, à positionner pour obtenir un résultat d’ou découlerait ma satisfaction personnelle optimale.

NIKKI_Bombe sexuelle et étudiante, elle affirme que l’esprit de contradiction est toujours une bonne raison pour motiver ses actes. Mais elle n’aime pas tant choquer les gens que se choquer elle même. En matière de mecs, elle sait exactement sur quel bouton appuyer, sans même y réfléchir. Sa phrase révélatrice dans «Porno»: «Les cours sont comme les hommes: même les plus fascinants ne présentent qu’un intérêt éphémère.»

BEGBIE_Un psychopathe manipulateur pervers, justicier homophobe, qui parle en majuscules et se défonce au Nurofen et à la coke. Begbie = Mauvais = Peur. Mais c’est un tel connard qu’on ne peut pas le détester. Sa phrase révélatrice dans «Porno»: «Putain, j’ai super mal à la tête. Une putain de migraine. (…) C’est ce qui arrive quand t’as un putain de cerveau; ça fait que tu penses trop, tu penses à tous ces petits malins qui auraient bien besoin de se faire décalquer la face.»

RENT_Cet idéaliste contrarié vole ses amis mais compte rendre l’argent, décroche de l’héro mais se défonce au sport et tombe amoureux de filles à problèmes. Un curieux mélange de romantisme, de lucidité et de calcul. L’antihéros qui ne désespère pas.Sa phrase révélatrice dans «Porno»: «J’essaie de m’en sortir sans couillonner trop de monde.»

SPUD_Trop dur d’être amoureux, papa et junkie. Idiot naïf au cœur d’or, il planifie son suicide pour aider… mais rate même ses suicides. Rent dit de lui: «Ce putain de chiot malade, t’es obligé de t’occuper de lui, mais il foutra tout en l’air et il te foutra en l’air par la même occasion. A sa manière, il a sûrement causé plus de torts que nous tous réunis.» Sa phrase révélatrice dans «Porno»: «On a tous des défauts, mec. Le mien, c’est la came, la came, la came.»