Longtemps, je me suis trompée, j’ai préféré Aguilera, parce qu’elle avait fait «Dirty». C’est pourtant Britney qui chantait «Born to Make you Happy». Mais je la trouvais juste mignonne, marrante avec son look porn pour gamin, white trash un peu sucrée. J’ai compris mon erreur y a un an. Le 17 février 2007, Britney frappe fort. Depuis un an, son divorce avec Federline est un peu compliqué, il fait la fille américaine: après s’être fait produire un disque, il veut beaucoup d’argent à la séparation, et il veut aussi les enfants. Il menace Britney de faire analyser ses cheveux, qu’ils révèlent ce qu’elle prend exactement niveau défonce. Donc, histoire de ne pas se laisser emmerder par son ex, elle fonce chez un coiffeur. La nuit. Britney fait beaucoup de trucs qu’on fait le jour la nuit. Comme toujours, il y a des paparazzis autour d’elle: Britney, on sait même où elle va pisser. Le coiffeur refuse de lui raser le crâne. Aucun problème, elle prend la tondeuse et s’installe face au miroir, passe la tondeuse sur le devant. On imagine qu’elle se dit: «Kevin, connard, je vais me faire la boule à Z, tu vas voir comment tu vas m’embrouiller avec ma conso de drogue à base de cheveux.»

Une icône, pure.

Elle rigole en se regardant et une fois qu’elle a bien rasé le devant, peau blanche et forme du crâne apparentes, elle arrête de rire, se regarde. On dirait qu’elle voit ce qu’elle se fait, redescente, et qu’elle voit que c’est trop tard pour revenir en arrière. C’est à ce moment qu’est prise cette fameuse photo où elle tourne la tête vers l’objectif, moitié rasée. On ne lui avait jamais vue cette expression de Joconde californienne, une certaine sérénité. Puis elle termine, ça ne rigole plus, elle rase ce qui reste de cheveux bruns. Les mèches seront en vente sur Internet le lendemain, avec la canette de Red Bull qu’elle buvait et son briquet bleu, évidemment. On ne va jamais trop loin dans le glauque. Puis elle remonte la capuche de son sweat gris. Alors, Britney passe dans le sacré, ressemble à un moine. Sublime. Androgyne, tête d’enfant, sans maquillage, ni franchement triste, ni faisant la fière. Une icône, pure. Elle consacre l’année suivante à faire passer Peter ou Courtney pour d’aimables sportifs ponctuels et sereins. Grosse production dans le n’importe quoi. Autre nuit de magie destroy, très peu de temps après: l’attaque du paparazzi. Björk perd la main. Britney, short blanc, baskets basses blanches, sweat gris, parapluie vert, gestes hypervisuels, faciès très vénère. Encore une série d’anthologie. Désormais, Britney a imposé trois tenues identifiables: costume de collégienne porn, vynile rouge, short blanc et parapluie vert. Trois costumes d’anthologie, à 26 ans, c’est comme quatre albums classés dès leur sortie dans les charts: on ne pourra plus jamais lui enlever ça.

Chaudasse insatiable

Britney commence cette nouvelle année par une série de photos où elle attachée dans une ambulance, éventuellement nue sous un drap blanc qui lui fait comme une camisole. Elle est hors d’elle, mélange de Julia Roberts et d’Angelina Jolie mais qui joueraient vraiment bien le désarroi mêlé de fureur. Internée «sous l’influence d’une substance inconnue», elle refusait de rendre ses deux fils au garde du corps de son mari. Selon les tests, elle est finalement clean. Pour l’audition qui suit, les chaînes télé ont dépêché des hélicoptères – des hélicoptères, oui – pour suivre sa voiture. Avec quelques heures de retard, elle débarque sur le site, passe cinq minutes devant et rentre chez elle. On a des images de sa voiture vue du ciel, donc. Elle enfile sa robe de mariage et va faire un tour avec son nouveau petit ami. Pendant ce temps, «Gimme More» passe en boucle sur le Net. Britney, version blonde et sage se voit en pute, brune cuir, danser à la barre, comme Kate Moss pour le clip des White Stripes. Contrairement à Madonna, l’aspirateur à tendances de Britney recycle avec un peu de retard. Mais elle transpire le sexe. Là où Madonna a toujours senti la salle de sport, la fonte et les abdos – c’était sa grande invention: tout faire comme une pute, mais avec une détermination qui rendait caduque toute tentation de mépris –, Britney transpire le sexe. Sapée comme une petite fille dans les vestiaires de l’école sur les photos de David LaChapelle, ou quand elle imite Madonna sur ses premiers titres torrides, on est frappé de la différence: Britney, version chaudasse insatiable, est plus que crédible. Sur ses derniers clips, elle danse un peu mal, une hésitation, hagarde, on se dit: «Oh mon dieu, il n’y a plus que Tom Cruise qui puisse faire quelque chose pour elle.» Et on se dit aussi: «Elle est super jolie, elle est touchante, de plus en plus fascinante.»

De la bidoche à images

Britney, on dirait que Minnie du parc Disney a brûlé son costume et qu’elle déambule dans le château, une tronçonneuse dans une main et une bouteille de bière dans l’autre. Ce que dévoile le mieux Britney, au final, sur le Web, c’est pas tellement ses fesses, sa chatte ou ses seins. C’est ce qui se passe autour. La horde d’adultes munis de caméras qui la poursuivent sans se poser de question, et qu’elle en crève ne leur pose aucun problème. Elle l’a bien cherché, c’est de la bidoche à images. Ils la filmeront en train de crever au sol, sans état d’âme aucun. Avant Britney, on n’était pas aussi bien documentés sur la question. Le plus instructif, dans le système Britney, restent les commentaires sur Internet. La frustration maboule, désespérée, la bêtise la plus crasse, la volonté de punir, juger, rabaisser. Le plus glauque n’est pas du côté de Britney, jamais, ça n’est pourtant pas faute d’y mettre du sien. En la voyant dans l’ambulance, je pense à la déclaration de Lydia Lunch qu’elle faisait à son âge, 26 ans: «Est-ce que je pense à me suicider ? Non. Jamais. Il y a trop de gens que je veux tuer, avant.» Britney, chère Britney, s’il te plaît: la prochaine fois que dans une station essence tu te retrouves bloquée dans ta voiture à ne pas trop savoir ce qu’il convient de faire, et qu’on se prépare à te filmer pour s’effarer de ce que tu as grillé un stop, accélère.

Virginie Despentes