Technikart : Personne ne le fera pour nous est un double album. Pourquoi ?

Pascal Bouazis : On sort tellement peu d’albums qu’à chaque fois on a beaucoup de matière. Après c’est toujours un peu difficile de mettre trop de choses sur un seul CD parce que les gens ne sont pas habitués. Pour celui-ci, au départ on était parti pour un triple album. Ça nous a pris un temps fou pour épurer et arriver à un bon double album, avec deux ambiances différentes. Suivant l’heure ou l’humeur tu mets le disque jaune ou rouge. Ça reste un double album, quelque chose de lourd, dense. Si tu t’enfiles les deux d’affilée le matin avant de partir au boulot c’est sûr que tu vas être en retard, mais comme on ne l’a fait que pour nous et pour les gens que ça intéresse, on s’est dit qu’il ne pouvait pas y en avoir trop si c’était guidé par « la cohérence de l’œuvre ». Et puis voilà, on est un groupe qui aime tellement de choses qu’on n’a pas envie de se limiter à un style, une humeur. On a envie que tu puisses faire tes nouilles en écoutant Mendelson, écrire une lettre en écoutant Mendelson, lire un bouquin en écoutant Mendelson. On veut que tout ça soit possible.

Technikart : Seuls au sommet n’était-il pas déjà une tentative de double album avec son silence symbolique entre la plage 6 et la plage 7 ?

Pascal Bouazis : Non, le précédent était plus un fantasme album vinyle, avec l’instrumental de rigueur. Les trente secondes de silence au milieu correspondent à l’intervalle de temps qu’il faudrait pour changer de face. A côté, Personne ne le fera pour nous est plutôt un fantasme de double album vinyle parce que quand la pochette fonctionne comme celles des magnifiques doubles albums vinyles de Genesis.

Technikart : Personne ne le fera pour nous c’était le titre d’un instrumental sur Seuls au sommet. Pourquoi l’avoir repris ?

Pascal Bouazis : Ce titre est tiré d’un poème de Bukowski intitulé Le Ragoût du Septuagénaire, qui dit : « Il faut apporter sa propre lumière dans les ténèbres. Personne ne le fera pour nous. » Et cette phrase, elle me restait. On a donc fait cet instrumental un peu bizarre sur Seul au sommet, en se disant : « Il n’est pas aussi sérieux que les autres chansons, mais voilà il faut apporter sa propre lumière ». Et là, vu comment ça se passait pour sortir ce nouvel album, cette phrase a pris sa pleine signification et ça faisait un tel beau titre qu’on n’allait pas s’en priver.

Technikart : Denses, longs, traversés de voix multiples, les textes sont capitaux chez Mendelson. Comment les écris-tu ?

Pascal Bouazis : Tout est possible. Ou je bosse pendant 6 mois, ou le texte arrive tout de suite. Ou je l’écris avant la musique, ou je l’écris sur la musique. Je n’ai aucune méthode en fait, mais seule méthode c’est qu’il faut que j’aie du temps à ne rien foutre.

Technikart : Ça arrive ???

Pascal Bouazis : Oui et quand ça n’arrive pas, j’écris la nuit. Dans des états un peu seconds liés à la fatigue, il y a des trucs qui viennent… A une époque j’écrivais sans manger. A force ça finissait par faire un truc bizarre dans le cerveau. Ça marchait bien. Sur cet album un texte m’est venu d’un coup au sortir de la douche. Je l’ai écris d’une traite, j’ai fait une coupe et c’était fini. Je crois bien que c’était la première fois que ça m’arrivait.

Technikart : L’écriture c’est quelque chose que tu as beaucoup bossé ?

Pascal Bouazis : J’ai beaucoup travaillé les textes, oui, tellement que maintenant je crois que je n’ai plus tellement besoin de travailler. Au début tu travailles beaucoup, tu pars dans des fausses pistes, parce que tu ne sais pas bien ce que tu es, où tu es, mais après ça va beaucoup plus vite, tu sais tout de suite quand c’est la mauvaise idée au mauvaise endroit.

Technikart : Dans tes textes tu dis « je », c’est toi ?

Pascal Bouazis : Disons que peu importe. Si ça avait de la valeur uniquement parce que c’était autobiographique ça n’aurait strictement aucun intérêt et ce serait poubelle donc la question c’est surtout : « Est-ce que ça fait quelque chose aux gens ? Est-ce que c’est une bonne histoire ? » Après on peut faire semblant que c’est autobiographique. Dans un article qui nous était consacré j’ai lu cette formule : « Raconter sa vie comme si c’était celle des autres ou raconter celle des autres comme si c’était la sienne. » ça me parle.

Technikart : Le thème des gens semble beaucoup te préoccuper…

Pascal Bouazis : Oui. Dans une de ses chansons Murat a une phrase qui me plait bien. Il raconte qu’il est à la poste et il dit : « Mais comment font les gens ? » Et ça pour ça je crois que c’est l’interrogation fondamentale. Mais depuis tout môme… Moi j’habitais au-dessus d’une grosse nationale, la 4, et tous les dimanches soirs je voyais tous ces gens dans leur voiture et je me demandais où ils allaient, qui ils étaient, qu’est-ce qu’ils faisaient, pourquoi ils roulaient si tard la nuit…

Technikart : « All the lonely people, where do they all come from... »

Pascal Bouazis : Oui (rires) ! Il y a un truc comme ça. Mais comment font les gens ?

Technikart : Sur Robot après tôt Katerine traite lui aussi abondamment ce thème des gens, à travers la figure du gourou, l’attraction-répulsion pour la foule… En apparence il fait ça avec beaucoup d’humour, de dérision mais au fond il y a beaucoup de noirceur chez lui, derrière le personnage…

Pascal Bouazis : Oui, il écrit des paroles d’une noirceur… Parfois je le trouve vraiment déprimant. Il y a des chansons magnifiques sur son dernier album. Si les gens s’arrêtaient deux secondes pour essayer de comprendre ce qu’ils écoutaient, ils se tireraient une balle. C’est ça qui est génial avec ce qu’il a fait, c’est que ce n’est pas identifié « noir »…

Technikart : Ça lui a d’ailleurs permis de passer à la Star Ac’. Un personnage aussi ambigu en prime time sur TF1, c’est fort !

Pascal Bouazis : Je ne connais pas cet aspect-là car je n’ai pas la télé mais sur un strict plan de la musique et des textes je trouve son album incroyable. Au pire moment de nos recherches de maisons de disques, ça m’a fait un bien fou de voir ce disque sortir. En plus il a eu du succès. Le succès des autres, quand il arrive pour de bonnes raisons, ça te venge car ça te fait presque autant de bien que si c’était le tiens.

Technikart : Katerine et toi donnez l’impression de parler d’une « France invisible ». La « France d’en bas » ?

Pascal Bouazis : Moi je ne fais pas une mission socioculturelle, je n’ai pas d’ambitions politiques, de discours, d’engagements. Je n’ai pas du tout l’âme militante. Vraiment, il n’y a rien qui me fait plus horreur qu’une manifestation. Après je ne pourrais pas parler d’autre chose que des gens avec qui je vis. Je ne vais pas te raconter des histoires sur des traders de Wall Street, je ne sais pas comment ils vivent et comme mon truc c’est de raconter des histoires, je vais raconter les histoires des gens qui me sont proches.

Technikart : Ça donne une approche froide, frontale.

Pascal Bouazis : Mais la vie des gens est frontale. Moi c’est vrai que je n’aime pas trop la poésie et le lyrisme. Hier soir j’ai vu Romanzo Criminale. Et tout le film te dit : « Finalement, quelle vie. » Moi si je raconte une histoire de gangsters à aucun moment tu ne vas éprouver du plaisir parce que le mec cogne un type contre le comptoir. Or tous ces films te font précisément éprouver du plaisir à ce moment-là. Mais moi non, je vais plutôt me mettre à la place du mec qui se fait tabasser. Comme Katerine d’ailleurs. « Pendez-moi la tête en bas, comme la dernière fois. »

Technikart : Tes textes procèdent souvent par une sorte de logorrhée. Je pense par exemple au dernier morceau de Seul au sommet. Son texte déboussole car autant chaque phrase prise isolément est basique de chez basique, autant dans son assemblage avec les autres elle aboutit à une narration éclatée, à un effet mosaïque…

Pascal Bouazis : Oui, c’est une belle formule. Le truc c’est que sur ce morceau, « Les petits frères des pauvres », il y a 15 000 personnages. Des fois tu es avec eux et des fois tu es dans leur tête, des fois tu les vois. Après je ne sais pas quoi te dire là-dessus… Il y a une chanson de Mendelson que tu ne connais peut-être pas. Elle est sur notre deuxième album, elle s’appelle « Le brouillard ». Elle s’ouvre sur un paysage, puis tu vois une femme qui descend dans le fleuve et pouf tu es dans le train et dans le train tu es dans la tête du cheminot et le cheminot voit une fenêtre et tu rentres dans la fenêtre et derrière la fenêtre tu vois ce qui se passe, tu vois un immeuble et tu rentres dans la tête du mec qui est assis dans sa cuisine à tel étage, etc. C’est un peu comme ça que je vois l’écriture. J’ai envie de rentrer dans les choses, de voir qui vit derrière la fenêtre allumée là-bas. C’est encore le truc du môme qui regarde les voitures qui passent…

Technikart : A part Katerine qui aimes-tu dans la scène pop française ?

Pascal Bouazis : Pour moi il y a des trucs de Brigitte Fontaine qui resteront au Panthéon. Par exemple son album Comme à la radio, encore maintenant, ça reste indépassable. Gérard Manset. Pas tout parce que des fois c’est complètement insupportable mais il y a des albums quasi parfaits.

Technikart : Lesquels ?

Pascal Bouazis : 2870. Sinon, j’aime Bashung aussi. Mais ce que j’aime chez lui ce n’est pas tellement l’écriture. C’est plutôt la recherche sonore, la voix. Pour moi c’est un mec qui a un courage incroyable.

Technikart : Dans « Les petits frères des pauvres » tu glisses d’ailleurs une phrase…

Pascal Bouazis : De Bashung, oui.

Technikart : « Aujourd’hui c’est vendredi et je voudrais bien qu’on aime »

Pascal Bouazis : Voilà.

Technikart : C’est une de ses phrases cultes, belle et bête à la fois.

Pascal Bouazis : Oui, il a des belles phrases quand même. Surtout à l’époque où il bossait avec Bergmann. Dans mes contemporains, j’ai adoré Diabologum. A une période les voir en concert c’était une expérience, ça te libérait des complexes qu’on a trop souvent en tant que français. Aujourd’hui encore j’aime beaucoup ce que fait Arnaud Michniak. Il est très fort. Des fois il a lui aussi le complexe Léo Ferré. Quelque chose de l’ordre de la posture qui me gène un peu. Mais il est tellement fort qu’il peut se permettre beaucoup de choses. Après il y a plein de nouveautés que je découvre sur Internet parce que des gens me font des demandes Myspace. J’ai notamment découvert un groupe français appelé Le manque qui me fait beaucoup rire. Le mec a écrit une chanson qui s’appelle « Mourir à Chartres » que j’aime beaucoup.

Technikart : Eric Arnaud, tu connais ?

Pascal Bouazis : Le mec m’a envoyé un mail il y a très longtemps mais je n’ai pas fait l’effort de répondre.

Technikart : Et Florent Marchet ?

Pascal Bouazis : Je n’ai pas écouté son dernier album parce qu’on m’a dit que ce n’était pas bien.

Technikart : En fin de compte, ton héritage musical c’est plutôt français ou anglo-saxon ?

Pascal Bouazis : Si tu demandes ce que j’aime en France, je te sors des noms, mais sinon moi je suis à fond dans les américains.

Technikart : Des internautes ont soigneusement décrypté l’étalage de références musicales que tu as cachées dans la photo qui orne Seul au sommet. Il y a Roxy Music, Miles Davis…

Pascal Bouazis : Arab Strap aussi avec Philophobia, un grand album, Hendrix, Talking Heads, J.J. Cale, Can. J’ai fait ça exprès, parce que cet album c’était aussi un peu une déclaration d’intention. Et je trouve qu’entre Can et les Talking Heads, c’est pas mal ce qu’on a essayé de faire.

Technikart : Tu vis de la musique ?

Pascal Bouazis : Non.

Technikart : Tu as un boulot à côté ?

Pascal Bouazis : Oui. J’ai longtemps tenu en faisant tout et n’importe quoi : de la régie, du son, du mastering, etc. J’ai abandonné il y a maintenant 3 ans. De toute façon même avant je n’en vivais pas de cette galère. Je ne vis toujours pas très bien maintenant mais au moins je n’ai pas la banque qui m’appelle tous les lundi matins. Je ne sais pas comment font les autres. Mais c’est dur. Très dur.

Technikart : Hors Mendelson sur quels projets as-tu déjà bossé ?

Pascal Bouazis : J'ai fait pas mal de musiques de films, une collaboration avec Michel Cloup à la fin de Diabologum, qui sortira peut-être un jour, mais en tant que parolier je n'arrive pas à croire que quelqu'un puisse chanter une de mes chansons, quoiqu'il y a eu des reprises de Mendelson.

Technikart : Par qui ?

Pascal Bouazis : Des groupes Lithium : Bertrand Betsch, Experience. Et puis à une époque, surtout quand je ramais pour gagner de l’argent, j'aurais adoré être guitariste rythmique dans un groupe, être sur scène et ne m'occuper que de mon ampli, comme ce qu'a fait Robert Smith avec Siouxsie. Ça j’aurais vraiment beaucoup aimé. Jouer de la guitare c'est un plaisir important pour moi.

Technikart : Tu aimes écrire. Tu n’as jamais eu envie d’écrire un bouquin ?

Pascal Bouazis : Si j’ai commencé à écrire c’est pour faire des chansons. Peut-être qu’en vieillissant je vais finir par me dire que j’en ai marre de tenir ma guitare, mais pour l’instant non, je n’ai jamais eu envie d’écrire autre chose que des chansons. Mais il faut dire qu’à l’époque où je m’y suis mis c’était le Far West, enfin ça l’est toujours vu le peu de disques français vraiment bien qui sortent. Donc voilà, il y a tellement de choses à faire que je n’ai pas encore eu envie de faire autre chose. Et puis moi j’aime ça jouer de la guitare fort sur scène, j’aime jouer avec des batteurs qui jouent fort, j’aime faire du bruit, je n’ai pas envie de me retrouver tout seul chez moi à ruminer un roman pendant trois ans. Mais peut-être que dans 10 ans j’aurai une hernie discale. Alors il faudra bien que je m’y mette.

Technikart : Quels sont les écrivains qui te tiennent à cœur ?

Pascal Bouazis : Je lis beaucoup les écrivains japonais. Kenzaburō Ōe par exemple. En France, Jean Rolin avec Zone m'avait vachement plu. En Espagne, il y a Antonio Lobo Antunes. Il parle beaucoup des gens justement, de rentrer dans la tête des gens, de voir comment ils parlent. Les américains, je ne lis plus tellement. J'ai fait une overdose.

Technikart : Houellebecq, non ?

Pascal Bouazis : Je crois que je n'aime pas ses romans. J'ai essayé d’en lire un ou deux, durant les 50 première pages, je me suis dit : "J'aime bien comment c'est mordant" et après je me suis ennuyé. Il a ce côté Gainsbourg qui me pète un peu les couilles. Je préfère ses poèmes. Le sens du combat. Rester vivant. C'était bien ça. Je n'ai pas écouté son album, mais j’aimerais bien voir ce que ça donne.

Technikart : Il est plutôt réussi.

Pascal Bouazis : Philippe Murray qui est mort il n'y a pas longtemps s’est aussi essayé à l’exercice des poèmes mis en musique. J'aime beaucoup ses livres mais je trouve que cet album est un peu raté.

Technikart : Ça fait 10 ans que Mendelson existe. La suite, tu la vois comment ?

Pascal Bouazis : Ecoute, on n’a jamais vu longtemps à l’avance. Moi je me souviens, à la sortie du premier album, j’étais dans la voiture avec Olivier, le mec avec qui j’ai commencé et Vincent, le patron de la maison de disques, et puis je me retourne, je leur dis : « C’est fini, je n’arriverai plus à écrire de chansons ». Donc depuis le début j’ai l’impression que je n’arriverai plus à écrire de chansons. Donc on verra, je ne sais pas ce qui se passera. Je n’ai pas de contrat, rien ne m’oblige à continuer. Mais j’aimerais bien faire un cinquième album. J’entends déjà le son dans ma tête, un son précis qui me donne envie de me retrouver en studio et de me mettre à chercher dans cette voie-là avec d’autres musiciens. Un truc encore plus froid. Plus dur.

Propos recueillis par Sylvain Fesson