Jeudi 23 novembre 2006
Grosse discussion hier soir. Grosse prise de tête. Avec O. et son compagnon. Tout a été mis à plat, en tout cas ce qui pouvait l’être. Ça avait commencé par un : « Je vais passer par dessus la table et te cartonner ! ». Et moi de répondre benoitement et avec un taux d’alcoolémie plus qu’honorable : « Ah bon ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » J’ai le truc pour calmer les gens tout en les exaspérant. Ensuite ils m’ont reproché les trucs habituels. Ce que j’appelle le traumatisme de Mons : la perruque verte, la chemise de nuit blanche (je l’ai habillé comme un sac à patates, selon son compagnon), le pétard de Tiffany avant la scène, les filles qui gloussaient, les gens qui ne les aiment pas, l’image d’O. mise en miettes, moi qui les aurais mené en bâteau, le château qui n’avait rien d’un château, etc. Pourquoi est-ce que Max et Estelle n’étaient pas là à ce moment-là ? Ils ont le chic pour échapper aux pics de crise. Ils auraient entendu tout ce qui s’est dit. Tout ce qu’ils nous ont balancé à la face, et tout ce que nous leur avons dit sur leur comportement, leur paranoïa, défendant aprement notre travail, notre rôle ici, le fait que Max nous a quand même offert à tous des conditions de boulot exceptionnelles, et que eux crachent dans la soupe en permanence, trouvent tout nul, se plaignent tout le temps et menacent de sauter dans le premier avion. J’ai dit que ce n’était pas correct de dire à Cyril que ses photos c’était de la merde, de chier sur le maquillage d’Emilie. Je n’ai même pas évoqué mon cas, ça ne sert à rien vu que je suis à leurs yeux un malhonnête matiné d’un pervers. Discussion stérile, de toute façon, vu qu’ils campent sur leur position et ne modifient en rien leur façon de voir les choses. Qu’ils arrêtent donc ce métier, puisque ça leur est insupportable. Sans V.Com, O. ne serait pas grand chose. Elle est gentille, mais n’a aucun sens de l’humour. Elle prend au premier degré, et plutôt mal, toutes les plaisanteries que l’on peut faire. Elle m’en a ressorti quelques unes que j’avais dites en Belgique, alors qu’il s’agissait de traits d’esprit, mais ça lui avait complètement échappé. J’avais dit par exemple que Michaël aurait l’air d’un con avec la coiffure que je voulais lui faire, et c’était vrai, mais elle a cru que je me foutais de sa gueule (et par conséquent que je me fous de la gueule de tous les comédiens, elle comprise) alors que c’était le rôle (et l’humour) qui voulait ça. Elle m’a dit en face que mes goûts étaient nuls. Ce qui m’a fait marrer, parce que c’était la première fois que je l’entendais émettre une opinion personnelle.
Une cascade magnifique
Elle m’a reproché de n’avoir fait que deux poses dans la scène hard d’hier. Je lui ai expliqué que les conditions étaient catastrophiques. En réalité ça a été une scène très périlleuse à réaliser. A l’origine, on devait tourner à la cascade qu’on avait repéré la veille. Le décor me convenait, c’était à deux minutes de la route, y’avait des tables de pique-nique pour faire le make-up, bref, c’était pratique et tranquille. Manque de pot, quand on est arrivé, c’était plein de touristes. Le compagnon d’O. a décrété que ça n’avait rien de typique, qu’on trouvait la même chose en Belgique. Et qu’il y avait des nitrates de fer dans l’eau, que ça risquait d’abimer O. Je lui ai demandé s’il avait fait un test pH – il n’a pas relevé. Ensuite René, qui avait eu le résultat de son test (je suppose négatif), a dit qu’il connaissait un endroit super, pas loin (un quart d’heure en voiture) avec une cascade magnifique. On prend la décision de filer. Je signale au passage qu’on était en sandales, vu qu’on devait marcher dans l’eau de la cascade initialement prévue… Bref, on met une heure pour gagner le site, et là, on s’enfonce carrément dans la jungle à pied, pour un périple interminable. On marche dans la boue, on grimpe des collines, on dévale des pentes, on crapahute dans la rivière, moi avec mon matos, mes deux caméras, le pied, la perche son, bref, UN ENFER ! Le compagnon d’O., qui se montre en général très soucieux de la sécurité, là ne voit rien à redire. Au contraire, il jubile, marchant en tête, imprimant le rythme à la troupe tout en tirant sur son cigare. Parce que c’est SON IDÉE. Le problème de ce mec, c’est qu’il voudrait être le chef, et tout contrôler, décider, valider. Il a fait carrière dans l’armée, semble-t-il, et il a des réflexes de sergent-chef. Moi qui n’ai pas une once de respect pour l’uniforme…
René a bandé
J’en ai chié, mais finalement on arrive. Le périple fut sans doute plus éprouvant pour Emilie ou Estelle. Ou même Max, qui n’a pas dû faire beaucoup de sport dans sa vie et pataugeait avec ses pompes de ville dans la bouillasse. Lui et Estelle sont repartis avant qu’on ait fini parce qu’ils avaient du boulot. Ils ont rejoint la maison de Marcelle à l’autre bout de l’île qui sert d’annexe à V.Com en Guadeloupe. Estelle devait faire de la visio, je suppose, et Max de la surveillance de site. Bon, c’est dommage, parce que ça a chauffé sans eux plus tard. Mais la scène, ça s’est bien passé. Le décor était effectivement magnifique, une cascade très impressionnante avec la jungle autour. Mais le temps c’était n’importe quoi : nuages, éclaircies, pluie, puis carrément une énorme saucée qui a duré une partie de la scène puis tout le trajet de retour. Le matériel était trempé, parce qu’évidemment on n’avait rien prévu pour s’abriter - pas même un K-Way. On a fini rincés (dans tous les sens du terme). Moi cadrant épuisé arc-bouté sur des rochers ou les pieds dans la flotte. René a bandé, ça a été. Mais O. a instauré d’emblée un rapport très froid avec lui, strictement professionnel (alors qu’elle se considère comme une libertine). J’ai du mal à définir sa position par rapport au sexe. Aime-t-elle seulement ça ? J’en doute. Elle a fait une scène technique, dénuée de toute émotion spontanée. Mais le décor, le déluge et la lumière donneront de l’intensité, créeront une ambiance. Je crois que j’ai réussi mes plans, malgré l’épuisement. J’avais encore peu dormi la nuit précédente, réveillé vers cinq heures et incapable de me rendormir. J’avais eu un mal de chien à trouver le sommeil. On s’était couché vers minuit après avoir visionné le montage. Ça a été un grand moment. J’aurais dû prendre des notes, il y a des petites choses à peaufiner, évidemment. Tout le monde a été emballé. Même Marcelle qui n’aime vraiment pas le porno et n’en regarde jamais.
Max a un bon oeil
On a maté ça sur la terrasse de notre bungalow, sur l’écran d’un ordinateur potable, en tendant l’oreille pour écouter le son. Pas terrible, mais bon. Max n’a rien dit sur le fait qu’il y ait très peu d’éjaculations. Il a trouvé nulle la prestation de Cynthia Lavigne (ce en quoi il n’a pas tort). Son analyse c’est qu’elle vit une relation amoureuse en ce moment – encore la même histoire. Elle aurait pu le dire, si elle se sentait incapable d’assurer convenablement sa scène ; on aurait pris quelqu’un d’autre. J’ai eu du mal à réduire sa présence, parce que ça m’oblige à enlever du Mahé. Max a aussi jugé déplacés les petits échanges de complicité entre Tiffany et Phil pendant la scène foirée, il n’a pas tort non plus. Max a un bon œil : il a remarqué les plans du point de vue de Victor, et préfère qu’ils soient érotiques. Certains sont hard et c’est vrai que ça marche moins bien, ça fait bizarre. On a discuté du film de Victor, Max m’a demandé mon point de vue, je lui ai dit que Victor se faisait son cinéma dans sa tête, qu’il fantasmait son film plus qu’il ne le faisait, car il était limité par son handicap. Donc le sexe dans « le démon » est une représentation fantasmée : ce que filme Victor restera soft ; Victor fait du soft en rêvant de hard, voilà le truc. Bref, échange intéressant. Pour le reste, rien à dire : belles scènes, histoire que l’on suit avec intérêt et qui tient la route, personnages intéressants (Max trouve Agathe, le personnage jouée par Cecilia, très présent, et sa relation avec Victor fonctionne). Estelle a relevé l’humour du film, qu’elle n’avait pas senti dans le scénario, enfin pas à ce point-là. Elle a saisi la bascule du film, quand Sybille/Lila/Suzie se prend le projo sur la tête et que le démon arrive dans la chambre de Val. Tout le côté décalé et poétique marche bien, ils y ont été sensibles et ça m’a fait plaisir. Aucun problème avec la perruque verte sur O., qu’on ne voit finalement pas beaucoup. En revanche, Max reconnaît que le personnage de Val, très présente, est le pivot du film. Estelle a trouvé la scène quand Augustin retire son masque à la fin très réussie. Bref, succès annoncé.
Chantage au suicide
J’ai remis une couche sur la projection. Max hésite, mais je ne renoncerai pas. Il craint la réaction d’O. Je lui ai dit qu’au contraire elle devrait se montrer fière du film, et qu’elle le sera, je ne vois pas de raison, à moins que son compagnon ne lui monte le bourrichon. Ce qu’il fait en permanence, et qui explique qu’on ait eu cette altercation hier soir. Ils avaient déboulés bien remontés, décidés à arrêter le tournage. Mais au final, tout à l’heure on tourne, parce qu’on a réussi à les convaincre que leur intérêt était de finir le film, et qu’ils se trompaient s’ils pensaient qu’on ne cherchait qu’à les dénigrer ou à briser cette pauvre O. Ils nous ont même fait du chantage au suicide, ce qui relève vraiment de l’escroquerie. Enfin, si tout se passe bien, ce soir le tournage est terminé. Je regrette seulement que Max et Estelle n’aient pas été témoins de tout ce qui s’est dit. N’aient pas entendu les menaces physiques à mon encontre, ou que j’étais un pervers. J’en ai quand même un peu marre de me faire agresser sur chaque tournage par le mec de la star du film. M’a traversé l’esprit que je devrais aller à la confrontation, me prendre un bon pain dans la gueule comme ça peut-être que Max réagirait. Mais j’ai eu peur qu’il n’ait même pas d’assurance pour me faire rapatrier et que les frais soient pour ma pomme. Enfin, on serait bien avancé. Mais j’ai vraiment été à deux doigts de lui dire : « Va te faire enculer, pauvre naze ». Ce qui m’aurait fait du bien. Je contiens tout et ça me porte sur le dos, sans parler du crapahutage d’hier et du cadrage en état d’épuisement avancé. On n’avait rien bouffé de la journée, évidemment. Du coup, avec Marcelle, Cyril et Emilie, après une bonne douche et un enfilage de vêtements propres, on s’est fait un bon petit resto. Cuisine local, avec la mer des Caraïbes à nos pieds. Ti’Punch et bière. Très sympa. Du coup, alors qu’on prenait un digestif sur la terrasse, et qu’ils ont déboulé pour la prise de bec, j’étais passablement émeché et rien ne pouvait finalement me faire sortir de mes gonds. M’user, me déprimer, oui. Rien de plus normal, après la journée qu’on s’était tapée. À présent, à l’heure où j’écris (11H00), tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le compagnon d’O. est en forme ce matin, il nous a rejoint et a dit bonjour à tout le monde. O. est au make-up. J’avais dit P.A.T. à midi. René doit nous rejoindre à onze heures trente, j’espère qu’il n’a pas oublié. René à qui j’avais confié au retour de la cascade, parce que j’étais épuisé, le pied camera et la perche, et qui s’est démerdé pour se vautrer, alors que moi je ne suis pas tombé une seule fois. Un des vieux qui nous collent au cul et qui était aussi venu sur le tournage (j’imagine pour se rincer l’œil), nous a gratifié de quelques gamelles d’anthologie. À mon avis on ne risque pas de le revoir aujourd’hui, il a dû aller se faire revisser sa prothèse de hanche. Le compagnon d’O. s’est vexé que j’ai refusé de lui confier du matériel à porter, alors que lui-même venait de se casser la figure dans la rivière. J’ai dû lui présenter des excuses pour cette offense. Voyez à quoi j’en suis réduit.










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