Notre homme du mois a un sacré pedigree: traître, lâche, flingueur d’icône… On aura tout dit, tout écrit, tout chanté sur Robert Ford, ce «sale petit couard qui mangeait le pain de Jesse, dormait dans son lit et l’entraîna six pied sous terre», comme le rappelle la balade folk. Le vrai héros de «l’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford» n’est pas le Christ hors-la-loi joué par Brad Pitt mais le Judas de l’Ouest incarné par Casey Affleck. En 2h40, le film déroule une succession de plans sublimes, languides et anthologiques.
Mais derrière l’imagerie victorienne, les villes nouvelles («J’ai été surpris de voir que Jesse vivait dans un environnement urbain digne de Dickens», nous avoue le réalisateur Andrew Dominik) et les vignettes Marlboro, «l’Assassinat…» dessine surtout une parabole sur la célébrité et l'enfermement des icônes, interrogeant en particulier la représentation des mythes US. Que reste-t-il de l'épopée western après le flingage de ses figures emblématiques ?
Homo refoulé
Au cœur du film, donc, la figure du lâche, celui qui fait tomber l’idole des jeunes d’une balle dans le dos. Dans la plus belle séquence du film, Robert Ford rejoue au théâtre le meurtre qui l’a rendu célèbre. Tous les soirs, comme Sisyphe pousse son rocher, il flingue son ami (joué par son propre frère), mimant la scène originelle et œdipienne jusqu’à en vomir. Homo refoulé et rongé par les remords dans «J’ai tué Jesse James» de Samuel Fuller, limace opportuniste ou gamin inconscient chez Henry King et Nicholas Ray, cette fois, Bob Ford est un fan inquiétant, une groupie, qui vit dans l’ombre trop grande de son mentor. «C’est un type désespéré, explique Casey Affleck. Il a fait de Jesse James son fantasme absolu. Un fantasme si fort qu’il plie la réalité à son imaginaire fou où Jesse et lui braquent des banques ensemble et s'enfuient sur fond de soleil couchant. Quand James meurt, Ford sort de son fantasme. Il n'est plus la vermine qu'il était, on commence à avoir de la peine pour lui, peut-être même à mieux le comprendre. Le film raconte son voyage intérieur.»
Mi-raté, mi-victime
La vision de Casey est confirmé par le cinéaste: «Jesse n’est que l’objet. C’est Bob le sujet. On s’identifie forcément à lui, même si c’est un sale gosse. Au début du film, il est même un peu idiot, mais ensuite, il évolue. A mes yeux, en tout cas, ce n’est pas un lâche.» Plutôt un teen paumé, qui se cherche et finit par se trouver grâce à un meurtre trop lourd à porter. Mi-raté, mi-victime, Ford fait penser à ces losers radicaux dont on reçoit des nouvelles à l’occasion de telle ou telle fusillade dans une école. Le personnage idéal pour sonder la formation d’un vrai mythe américain. L’envers du «Print the Legend» de l’autre Ford, en quelque sorte.
G.G










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