L'alcool tue, l'alcool rend con, l'alcool fait grossir, l'alcool donne des boutons (et une haleine de frigo). Mais si jamais - comme pour la cigarette* - vous faites disparaître l'alcool de la circulation, alors tout s'écroule. C'est l'avis désormais partagé par tous, jusqu'aux plus farouches partisans de l'eau minérale entre les apéros, après le gigantesque coctail de rue qui s'est abattu sur nous pendant la Coupe du monde de Rugby. Même Alain Rigaud, le redoutable président de l'ANPAA (Association Nationale de Prévention de l'Alcoologie et de l'Addictologie), le lobbyiste champenois qui transforme le vin en Aspro (et fait trembler les marques d'alcool avec ses procès à répétition), l'avoue : « il n'y aura pas de prohibition alcoolique. Avant d'ajouter : « Moi aussi j'aime le vin. » En quelques années, l'alcool ne s'est pas contenté de réunir le premier Parti de France (treize millions de buveurs, cinquante fois plus d'adhérents qu'au PS ou l'UMP) dans un projet de vie désastreux pour la santé, elle est revenue - malgré toutes les campagnes de prévention - au sommet du hit- parade des défonces de droite : celles qui donnent un truc à dire, font rentrer dans le rang et ne coûtent pas 450 euros de stage comme le cannabis, si on se fait gauler avec un pet de champagne dans le nez. Vous reprenez une coupette ?

La biture, c'est du sur

Les chercheurs parlent de « lubrifiant social* » pour cette nouvelle culture de la picole, qui n'a pas remplacé la drogue mais l'a submergé comme un vin de messe obligatoire - avant le baptême du rail de coke et même pire. Débriefing d'apéro : on n'a jamais aussi peu bu (la consommation d'alcool a été divisé par trois en quarante ans), mais jamais eu autant d'occasions de picoler... Picoler pour se parler, pour coucher, pour respirer, pour dé-bosser, pour re-bosser. Picoler par intervalles, par tranches horaires. On a transformé la biture en horloge biologique. Bourré(e) ? Il est 20h ? Très bourré(e) ? Il est 22h (rentrer SVP). Défoncé(e)? C'est vendredi soir ! Et le pire, c'est qu'on se demande comment on faisait avant (et comment faire après ?). L'alcool n'a pas seulement rythmé toute vie sociale, il a aussi distribué les rôles. Il nous a appris à mentir, à faire semblant d'écouter, à développer un discours valorisant autour du fait qu'on allait pisser (« J'reviens tout de suite »). Bref, à être compatible avec l'économie de marché. « Aujourd'hui, pour bien boire, il faut être un peu l'agent de soi-même, explique la sociologue Sophie Le Garrec (voir encadré). Peu importe le nombre de bouteilles, pourvu qu'on ait le pitch qui va avec. Vous devez savoir vous vendre (« C'est un petit vin de pays »), donner du sens à votre consommation (« Aaah. Il est bon »), rewriter votre ivresse (« Le rosé, c'est léger »), faire en sorte qu'elle soit bonne pour votre image - même si vous avez du mal à articuler ou à coucher. » La technique ? « Beaucoup de gens sont, par exemple, persuadés que la bière n'est pas de l'alcool, que dans un dîner bien arrosé on est jamais saoul si on évite les apéritifs (« le vin, c'est naturel »), qu'on n'est pas vraiment alcoolique si on se couche de bonne heure, etc. En fait, vous pouvez boire ce que vous voulez si vous savez mouiller les autres dans votre histoire. » Et si on n'a rien à dire ? « Faites semblant d'écouter votre voisin, répondez n'importe quoi. L'essentiel dans l'alcool, c'est de rester groupés. »

Rester bourré, rester normal

Vous buvez en couple ? Ne restez jamais seul(e), surtout à deux. Vous buvez à treize, mais vous avez de l'argent pour trois ? Prenez une bouteille, vous aurez l'air d'une grande famille . Vous êtes la fille naturelle d'Alice Sapritch et d'Ava Gardner ? Vous chantez comme Elvis en jupons. Et vous avez un sérieux problème de boisson ? Ne faîtes pas comme Amy Winehouse, la nouvelle Macy Gray avec un verre entre les jambes (et de méchantes traces de piquouzes sur les bras), restez à la bière « L'ivresse, c'est du business, ajoute Sophie Le Garrec. Une négociation permanente pour rester dans la norme. Un deal épuisant pour faire boire les autres, afin de ne pas avoir l'air de boire plus que les autres. » Et si on ne boit pas ? « Alors le pochetron honteux, ce sera vous. Aujourd'hui la normalité, c'est souvent d'être allumé(e). Mais toujours au même niveau que les autres, jamais plus, jamais moins. On ne vous reprochera pas d'être sobre, mais de retarder le troupeau »

Dans 20 ans, on se fait greffer

Le problème avec la culture picole, c'est son côté un peu vintage. Too much rétro. Il y a cent ans, on développait dejà des concepts incroyables pour coller à la normalité bourrée : la bière était réputée pour le lait maternel, le pastis super pour conduire les trains et Cointreau s'imposait avant de prendre le volant (voir photo). Mais tout ça, c'était de la tisane à côté du fameux « paradoxe français » : une étude scientifique qui laisse croire - depuis des années - que 3-4 verres par jour, c'est bon la santé. Vérification faite, c'est bon pour le coeur des VIEUX (comme l'huile d'olive). Dommage, tout le monde a compris de travers. Un peu comme le célèbre « Travailler plus pour gagner plus ». Du slogan de Sarkozy, on n'a retenu que la fin, du paradoxe français on n'a saisi que le début. « Si 4 verres par jour, c'est pas mauvais, 16 verres par jour, c'est donc pas si grave ». Pire : l'Organisation Mondiale de la Santé fixe la limite à 21 verres par semaine, du coup on se dit qu'on a toujours 2 ou 3 bouteilles de marge. Et pour le reste (bière, whisky, etc), c'est un peu pareil. Santé ? Sur les 20% de français qui boivent régulièrement, 5 millions sont malades (plus que les chômeurs). Et 100 000 deviennent fous chaque année. Après 35 ans, la plupart ont le choix entre l'oneologie casse-bonbons, l'abstinence crispée ou une mort légumineuse à base de diabète et d'accidents cardio-vasculaires répétés. Le plus incroyable, c'est que beaucoup ont cru - plus ou moins - consommer avec modération, selon leur capacité à tout mélanger (« un demi, c'est moins nocif qu'un café ») - et la propagande du moment. Où s'arrête la culture picole et débute la mort en direct ? La modération est-elle comme les discours d'alcoolique, un concept à moitié plein? Pour Sarkozy, le Président qui ne boit pas ou presque, mais songe à rétablir la pub sur le vin à la TV (promesse de candidat) : « L'enjeu n'est pas d'augmenter le nombre de gens qui ne boivent pas, mais de faire en sorte que chacun boive modérément*. » Donc que tout le monde boive ? Cul sec, on n'a pas fini de trinquer.

* Interdit partout au 1er Janvier 2008

* Daniel Welzer-Lang

A lire: Alcool, quand tu nous abuses (Editions Pascal)

Olivier Malnuit (avec Laure Bessi)