Il faudrait être stupide, ou simplement naïf sinon malintentionné, pour penser, ainsi qu’on le dit parfois, que l’art contemporain est un art destiné aux musées. Ceux-ci représentent un marché bien trop modeste et lent pour absorber une production exponentielle dont la seule finalité semble justement de n’être plus que de l’alimenter. Bien au contraire, l’art de notre époque est destiné avant tout à la population elle aussi exponentielle des collectionneurs – aujourd’hui massivement Russes et Asiatiques, comme d’ailleurs les clients de la haute joaillerie ou des marinas de Dubaï. Ont-ils gardé quelque chose de commun avec ceux qu’on appelait encore au début du XIXè siècle, usant d’un terme hérité de l’Ancien Régime, les “ curieux ”, désignant celui “ qui prend plaisir à faire amas de choses rares et curieuses ” ? Un élément de réponse se tient dans l’abandon de ce terme au milieu du XIXè siècle : Burty, dans L’hôtel des ventes et le commerce des tableaux évoque en 1867 “ ce passionné d’art que nous appelons un amateur et que l’on nommait autrefois un curieux ”. Pas certain, en tout état de cause, qu’on salue encore toujours, comme le faisait le directeur des Beaux-Arts au début de la IIIème République “ une rare espèce d’hommes, et d’une graine tout à fait supérieure, que celle des collectionneurs des modèles de bonhomie, de courtoisie, de douceur, d’urbanité, de noblesse, d’élévation d’esprit, de générosité et de tranquillité d’âme, de dignité dans la vie. (1) ” S’il en est encore qui méritent de telles louanges, ils ne forment plus l’essentiel d’une corporation aux contours d’autant plus informels que constituer “ une bonne collection ” est désormais à la portée du premier crétin venu, le goût et la passion n’étant que des données accessoires. Leurs ambitions relèvent-elles du plus accablant mercantilisme ou de la psychiatrie ? Ils trouveraient en Ambroise Vollard un fameux prédécesseur.

Parler des “ collectionneurs ” est à la vérité aujourd’hui aussi vain et complexe que de parler des Américains ou des boulangers. Il en existe de toutes natures et il serait une fois encore naïf ou malintentionné de les considérer en bloc. On peut cependant avoir ses préférences. Les miennes vont à ceux dont on parle dans la célèbrissime et péremptoire revue de décoration “ House and Gardens ” (US version) et qui, comme Adam Gordon, usent d’une œuvre de Donald Baechler pour “ injecter de la couleur dans la palette neutre du living room du deuxième étage ” ou, comme Mr et Mme Lehmann, “ ajoutent une note gaie à un jardin formel ” à l’aide d’une “ sculpture organique de Anish Kapoor ” et “ ponctuent une pelouse fraîchement tondue avec un Richard Long ”. Sans oublier Kris Fuchs qui a demandé à l’architecte David Mann de concevoir pour lui-même et ses filles, Sage, 13 ans, et Laura, 11 ans, un quasi loft dans l’Upper East side, où “ des miroirs stricts offrent un contrepoint anguleux à une sculpture de John Chamberlain ”(2). Il va de soi que l’épuisante séance de shopping en galerie est parfaitement superflue : les appartements chics de New York sont désormais vendus clés en main avec les œuvres d’art qui vont avec. Collectionneur malgré soi.

Éric Troncy

1. Anna Martin-Fugier, La vie d’artiste au XIXe siècle, éditions Louis Audibert, Paris, 2007.

2. House and Gardens, US edition, septembre 2007.