Technikart : Toujours plus d’argent, toujours plus de glamour et de frime… Collectionner l’art contemporain est devenu un phénomène de mode. Posséder des œuvres, c’est avoir la plus hype des statures sociales. Comment voyez-vous cette évolution, qui date d’une dizaine d’années ?

Martin Béthenod : La dimension sociale de la collection a toujours existé ; le rapport à l’art contemporain est une chose complexe, qui obéit selon les personnes à des lois très diverses : d’une dimension sociale à une dimension souvent réelle d’engagement esthétique ou intellectuel, liée de temps en temps au plaisir d’être en prise directe avec les artistes ; de la spéculation, parfois, au pur plaisir souvent. Bref, les moteurs de l’acte de collectionner sont très nombreux. On ne peut nier que, depuis les années 90, un phénomène de mode autour de l’art contemporain a amené une dimension plus ludique, qui prend une importance très grande. Mais cet effet de mode ne doit pas cacher la grande rigueur dont font part de nombreux collectionneurs que laissent indifférents la frénésie londonienne ou floridienne. Il y a certes une frange de collectionneurs un peu superficiels à Frieze, à Miami, et même à la Fiac, mais ce n’est qu’un effet de surface, qui ne doit faire oublier le terreau de collectionneurs très passionnés qui agissent de manière très profonde.

Technikart : Sans compter que le glamour peut avoir son côté positif…

Martin Béthenod : Au-delà de ce côté futile voire ridicule que peut avoir le glamour, cette dimension très mode de l’art a quand même eu un impact important dans la mesure où elle a élargi le public de l’art contemporain, notamment dans une France encore réputé frileuse, campée sur son mobilier haute Epoque et sa peinture post-impressionniste. Ce côté “ air du temps ” a participé à la perméabilité nouvelle du public à l’art contemporain.

Technikart : Mais en faisant de l’art un objet de frime, et de luxe, ce nouveau marché en croissance exponentielle ne risque-t-il pas de dégoûter les amateurs purs et durs ?

Martin Béthenod : Les collectionneurs avisés le restent, même s’ils regardent parfois avec ironie ou agacement ces gens qui il y a deux ans ou même trois mois n’avaient jamais mis les pieds dans un musée ou un centre d’art, et sortent aujourd’hui de grands noms ou de gros chiffres. La frange hyper-spéculative ou hyper-mode n’est qu’une partie du marché de l’art contemporain ; certes c’est la plus visible, celle dont on parle le plus, mais elle ne résume pas tout l’art. Si un collectionneur est obsédé depuis vingt ans par l’art conceptuel ou Richard Prince, il continue à collectionner, quelques soient les prix astronomiques atteints.

Technikart : Trop frileux, pas assez nombreux, trop traditionnels ou fauchés… Les collectionneurs français conserveraient aux yeux de certains une mauvaise image. Pourtant, ils ne semblent pas pires que les autres, si ?

Martin Béthenod : A ceux qui voudraient véhiculer ce genre d’idées, je peux rétorquer les noms de nombreux collectionneurs, comme les Gensollen, Briand ou Chatelus, qui ont sur la scène française un vrai rôle de défricheur et de prescripteur. Tout comme certaines collections publiques, ils ont acheté très tôt et très bien. Certes, en France comme partout, il y a des gens qui achètent plus avec leurs oreilles, ce qu’ils entendent qu’il faut acheter. Mais beaucoup de nos collectionneurs sont plutôt courageux ou pointus. Et puis cela ne veut rien dire, collectionneur français : parle-t-on de François Pinault, d’un chirurgien esthétique de Marseille, d’un patron de PME parisien ou de Claude Berry ? Ce qui frappe en France, c’est cette très grande diversité.

Technikart : Pour en venir à la Fiac, une certaine grogne s’était levée il y a quelques années parmi les collectionneurs, qui se sentaient alors malmenés par la foire. Quel effort avez-vous fait depuis pour les attirer toujours plus nombreux ?

Martin Béthenod : Aux collectionneurs, on peut prévoir de somptueuses limousines, des fêtes où le champagne coule à flot dans des palaces… Au final, ce qui comptera pour eux, c’est qu’ils puissent trouver dans notre foire des pièces qu’ils ne sauraient trouver ailleurs. C’est pourquoi nous ne séparons pas la relation aux collectionneurs du développement du contenu, car tout se tient. Depuis juin, nous leur communiquons très précisément la liste des galeries, en insistant sur la concentration de galeries très prospectives que contient la cour carrée du Louvre, qui accueille cette année des galeries prestigieuses comme Paula Cooper ou Carlier-Gebauer. Notre retour au centre de Paris a beaucoup changé la donne : nous travaillons sur un mode de visite très agréable, qui fait que certains collectionneurs viennent même tous les jours. Nous organisons aussi pour eux des parcours privés, autour de tout ce qui se passe en ce moment à Paris et qui est un vrai argument pour nous, mais aussi autour d’événements qui leurs sont réservés : par exemple une entreprise comme Lhoist fait un accrochage de sa collection, ou l’architecte Dominique Perrault ouvre une partie de ses nouveaux locaux à Bastille pour montrer la collection des Billarant. Sans oublier, en petits groupes, des visites chez les collectionneurs : mais on n’est pas à Miami, avec des entrepôts de 10000 m2 ! Ici, c’est plus discret.

Technikart : Vous insistez sur la dimension expérimentale de la Fiac, qui semble un peu se définir comme une antipode possible de la très pop foire de Frieze, à Londres. Draguez-vous les mêmes collectionneurs ? Ces derniers sont-ils d’ailleurs capables de faire ce genre de grand écart ?

Martin Béthenod : La seule voie possible pour une foire, c’est d’atteindre le meilleur niveau possible avec sa personnalité. Donc forcément nous ne cherchons pas à avoir les mêmes collectionneurs que Frieze ou Art Basel Miami, sauf s’ils viennent en cherchant autre chose. Il est impossible de définir un collectionneur type de la Fiac, mais il se définit lui-même à partir du paysage artistique : la scène parisienne est dans un rapport continu entre les avant-gardes du XXe siècle et l’art contemporain, un dialogue et non une table rase ; elle est aussi entre la rigueur intellectuelle et le luxe. Chaque fois qu’on essaie de ne tenir qu’une de ces deux dimensions, on n’est pas juste : Paris, c’est la mode et le luxe, mais c’est aussi un rapport assez intellectualisant, pas forcément extraverti, à l’œuvre d’art.

Technikart : Les collections d’entreprise restent rares en France. Que faites-vous pour les encourager ?

Martin Béthenod : Nous avons engagé cette année une conversation avec certains responsables de collections d’entreprise comme Lhoist ou Cartier. Elles viennent de se fédérer en association internationale, l’IACCA, et organiseront leur grand rassemblement pendant la Fiac en 2008. C’est vrai que le développement des collections d’entreprise a été fondamental en Allemagne et aux Pays-Bas, alors qu’en France nous connaissons un certain retard. Mais il y a une prise de conscience, notamment depuis les nouvelles facilités fiscales de 2003.

Technikart : Les collectionneurs ne sont pas forcément des solitaires : certains se regroupent en collectif pour acheter à plusieurs, afin de faire tourner ensuite chez les uns et les autres des pièces de la collection. Que pensez-vous de ce phénomène ?

Martin Béthenod : Certes, la démarche du collectionneur est fondamentalement intime, subjective ; mais dans le passage à l’acte, surtout au début, une dimension collective peut être importante, d’un point de vue financier mais aussi à cause du côté stimulant du groupe, qui trouve là matière à réflexion et à échange intellectuel.

Technikart : Si vous deviez donner des conseils à quelqu’un qui veut se lancer dans la collection ?

Martin Béthenod : Difficile de ne pas tomber dans l’évidence… Regarder, regarder, regarder, lire, réfléchir, lire, regarder…

Propos recueillis par Emmanuelle Lequeux

Portraits de Jennifer Flay et Martin Béthenod

Copyright photo : Henry Roy