Technikart : Bonjour Beth, comment vas-tu ?

Beth Ditto : Bonjour, très bien, merci.

Technikart : Nous avons dix minutes devant nous.

Beth Ditto : Ah, je sais, désolé, cette journée est folle !

Technikart : Peux-tu me résumer les débuts de The Gossip ?

Beth Ditto : Ils furent très fun, agréables, très innocents. On n’avait presque pas besoin d’argent et pas ou peu de responsabilités. J’avais 18 ans, Nathan, le guitariste, en avait 19 et notre batteuse de l’époque 20. On était tous de la même ville, Searcy, dans l’état de l’Arkansas, et on l’a tous quitté rejoindre Olympia, dans l’état de Washington, où est née le mouvement riot girls au début des années 90. C’est là qu’on a créé le groupe, en 1999, et on n’a pas arrêté d’être un groupe depuis. On a sorti quatre EPs et deux albums, le premier en 2001, le second en 2003. On a tourné entre autre avec Sleater-Kinney, John Spencer, The White Stripes, Sonic Youth et Le Tigre. Aujourd’hui j’ai 24 ans, on sort notre troisième album et nous voici en France à Pariiiiis !

Technikart : Monter un groupe de rock est une envie que tu as depuis longtemps ?

Beth Ditto : Non. On habitait tous dans la même maison avec Nathan et Kathy. Nathan était dans un groupe de punk, il faisait des concerts, des soirées et moi j’avais un job alimentaire. Et puis un jour que son groupe finissait de répéter, Kathy a commencé à jouer de la batterie avec lui et cinq minutes plus tard ils ont remonté les escaliers en me disant : "Viens chanter dans notre groupe" et j’ai dit : "OK". Trois jours plus tard on avait un concert dans le sous-sol d’une maison. C’est comme ça que ça a commencé. Je n’ai donc jamais eu l’intention de faire partie d’un groupe. Pas du tout. C’est arrivé de manière complètement inattendue.

Technikart : Dis-moi, tu es blanche, d’où sors-tu donc cette voix de Tina Turner qu’on entend rugir sur les onze titres de Standing in the way of control ?

Beth Ditto : J’ai toujours chanté, notamment du gospel, car je chantais dans une église quand j’étais petite et que j’habitais l’Arkansas. Mais pour moi le gospel qu’on jouait était extrêmement mielleux et daté, c’était genre (elle se met à chanter :) "Amazing Grace, how sweet the sound..." Ce n’était pas emprunt d’un vrai feeling soul.

Technikart : Pas très sexy non plus…

Beth Ditto : Non, pas du tout ! Ma mère chantait dans cette église. Elle écoutait Black Sabbath et Michael Jackson. Mon père, lui, jouait dans un bar honky-tonk. Il écoutait Kool and the gang et Johnny Cash.

Technikart : Deux choses assez différentes pour ne pas dire opposées…

Beth Ditto : Oui ! Mais que de merveilleuses musiques. J’ai grandi avec ça.

Technikart : On sent que votre rock guitare-voix-batterie puise également ses racines dans la musique noire, le rythm’n’blues bien sûr, mais aussi la soul, ce qui est plus rare. En même temps, pas mal d’artistes, comme Amy Winehouse, Cold War Kids et Antony Hegarty, remettent en ce moment la soul au devant de la scène…

Beth Ditto : Je pense qu’il est temps et que ce serait bien qu’une chanteuse noire arrive à avoir du succès avec ce genre de musique. Parce qu’aucun de ces artistes n’est noir, les gens n’acceptent la soul music que lorsqu’elle est chantée par des blancs et je trouve ça très bizarre. C’est raciste. Je veux dire : Antony Hegarty chante comme Nina Simone. Exactement. J’aime ce qu’il fait. Mais il y a tellement de Nina Simone en lui que ça en devient presque ridicule. Amy Winehouse pareil. Elle sonne juste comme Gladys Knight. Moi je ne sais pas trop comment je sonne, mais je ressemble sûrement à l’une des femmes que j’écoutais enfant. Quand j’étais au lycée, pour moi il n’y avait personne au-dessus d’Aallyah. C’était ma favorite. Aujourd’hui, la seule qui me vient à l’esprit et qui est populaire, c’est Mary J. Blige... Il y a Rihanna, bien sûr, mais ça c’est plus de la teenage pop. Non, moi j’attends vraiment qu’une super chanteuse noire déboule et casse la baraque en étant autre chose qu’un produit calibré pour les jeunes.

Technikart : Les journalistes n’arrêtent pas de parler de tes rondeurs et ton homosexualité, en faisant mine que c’est trop cool d’être grosse et lesbienne. Tu n’en as pas marre ?

Beth Ditto : Non, c’est une bonne chose. Je pense qu’il est temps que les gens trouvent ça cool. Parce ce n’est toujours pas considéré comme cool et ça n’a jamais été cool pour moi par le passé. Honnêtement, je ne sais pas si tu aimes les femmes ou les hommes, mais disons que tu aimes les femmes et que tu as une copine : je pense qu’elle n’aimerait pas que tu lui dise qu’elle est grosse, même si c’est le cas.

Technikart : Ne crains-tu pas que…

Beth Ditto : Tout ce bavardage finisse par écraser la musique de The Gossip (rires) ?

Technikart : Oui, que ça réduise ton groupe à une tendance de plus…

Beth Ditto : (Elle réfléchit et parle lentement) Si tu écris une bonne chanson, tout ira bien pour toi. Mais si tu fais un disque de merde, alors là tu auras des soucis. Et c’est ça qui compte : les chansons. Parce qu’à la fin, la qualité de notre travail parlera pour nous. Toi, tu es blanc, mignon et tu as l’air assez sage donc tu pourrais écrire les pires merdes du monde, ça passerait comme ça passe pour les belles blondes. Mais si tu fais de vraies bonnes chansons, peu importe à quoi tu ressembles et qui tu es. Je veux dire : si tu n’as pas toi-même la conviction d’avoir la beauté pour toi, tu dois d’autant plus miser sur ton talent. Et peu importe si après ça tu deviens cool parce que tu as l’air d’un freak : tu te dois de faire un putain de bon disque parce que finalement c’est ce qui pèsera le plus dans de le jugement des gens.

Technikart : Cela te préoccupe. Je vois que tu y as réfléchi…

Beth Ditto : Oui. Les médias ont du pouvoir et c’est intéressant de voir les questions qui nous sont posées. Mais j’ai vraiment une forte personnalité, je suis comme ça, un peu folle. Un peu la camarade de classe marrante. Ce n’est pas un jeu. Je serai cette même personne que tu as devant toi si personne n’en avait rien à foutre de notre nouveau disque ! D’ailleurs si demain quelqu’un dit que The Gossip est la pire merde qu’il a jamais entendu, que la chanteuse est la fille la plus laide qu’il ait jamais vu et que le guitariste ferait mieux de laisser tomber la guitare et bien je m’en foutrai (rires).

Technikart : L’attaché de presse me chasse. Merci pour ces dix minutes.

Beth Ditto : Je suis désolé. Merci à toi, amuse-toi bien.

Sylvain Fesson