Technikart : Xavier Couture, en quoi consiste cette recherche que vous menez autour de la mort ?

Xavier Couture : Je m’intéresse aux différentes représentations médiatiques de la mort. Celle de Michel Serrault par exemple, traumatisante car vécue collectivement comme la perte d'un proche. Ou encore celle de Lady Diana qui était à la frontière du jeu, de la fiction et de la télé-réalité. Les médias produisent de la mort spectaculaire tout en niant sa dimension intime. Ce système permet d'éviter de la part du public tout questionnement métaphysique, cela en raison d’impératifs commerciaux. En effet : pourquoi irais-je acheter une nouvelle voiture si j’ai conscience de ma mort dans une temporalité assez proche ?

Technikart : Quel lien avec votre propre champ d'activité, celui de la télé-réalité ?

Xavier Couture : Je me suis posé la question : si l’on poussait la logique de spectacularisation de la mort à son terme, pourrait-on imaginer la mise en images des grands mythes de l'humanité ?A savoir, le mythe du sacrifice rituel de l’enfant, avec au bout du compte la mise en scène de la disparition d’un être cher, ou encore celui de la réincarnation. Il est certain qu’il y aurait des candidats mais personne pour réaliser ce type de programme. Les maisons de production sont les premières à se draper dans un discours conservatiste.

Technikart : C'est pourtant le ressort principal de la télé-réalité, l'élimination donc la mort symbolique dans un cadre ludique.

Xavier Couture : Oui. C’est d’ailleurs « Koh-Lanta » qui est allé le plus loin dans la mise en scène du sacrifice rituel. On élimine le candidat en éteignant sa flamme, celle qui représente sa vie dans le jeu puis on lui demande de commenter ce qu'il a ressenti durant ce passage entre la vie et la mort. Il y a là une représentation de la société très étrange : l’enfer c'est le réel et le paradis la télé réalité.

Technikart : Sous quelles conditions la mort pourrait-elle être intégrée aux dispositifs de télé-réalité ?

Xavier Couture : Il faudrait que ce soit une représentation définitivement rassurante de la mort. C'est une problématique que j'appelais à une époque avec Etienne (Etienne Mougeotte NDRL) « Le Paint Ball » : comment faire pour que nos candidats soient virtuellement morts dans un jeu ? C'est la dernière grande conquête pour l'espace médiatique mais ça ne pourra jamais se faire tant que la mort gardera un caractère de réalité dans l'inconscient collectif.

Technikart :C’est pour quand alors ?

Xavier Couture : Les moyens technologiques de représentation de la mort ne sont pas encore assez sophistiqués. Mais dans un futur plus ou moins proche nous allons pouvoir créer des clones, des individus privés du sentiment de la douleur ou du sentiment de leur propre disparition. La vraie question qui va se poser à terme c’est : que ferons-nous des ces êtres que nous allons être capables de produire ? Quelle va être leur destinée ? Si ces individus vont certainement être utilisés pour aller faire la guerre à la place des humains issus de la sélection naturelle, leur récupération par les industries du spectacle est inéluctable.

Technikart : Comment la télé pourrait-elle produire du questionnement métaphysique ? En filmant la fin de vie de différentes personnes dans un endroit clos, type maisons de retraite ?

Xavier Couture : Oui, on pourrait imaginer un programme dans un service de soins palliatifs. Ca ne serait pas inintéressant non plus d'aller à Mogadiscio passer une dizaine de jours avec un adolescent de 14 ans, la kalachnikov à la main, conscient que son espérance de vie ne dépasse pas les quelques mois qui viennent. On pourrait aussi interroger la veuve d'un chauffeur de poids lourd tué sur la route pour comprendre son rapport à la perte d'un être cher. La vieillesse ne permet pas une réelle identification du public, c'est une façon de se dire : ce n'est pas encore pour moi.

Technikart :Grégory Lemarchal (Ex-vainqueur de la Star Ac, décédé récemment de la mucoviscidose NDRL) a été le premier candidat de télé-réalité dont la mort était un élément constitutif du programme, un objet de spectacle. C’est une première étape, non ?

Xavier Couture : Ce qui aurait été intéressant avec Grégory Lemarchal, c’est d'aller voir quel rapport ce garçon entretenait avec cette perspective de la mort qui pour lui était inévitable. Il y a eu une négation absolue de sa maladie. C'est une sorte de pudeur indécente avec ce contre argumentaire : « Vous n'allez pas montrer ce pauvre enfant se débattre avec la mort ! ». Mais a t-on le droit de l'empêcher de nous montrer la réalité de sa maladie ? De l'obliger à sourire et à enregistrer des disques ? Savoir que Grégory a peut être eu les jetons et que les derniers mois de sa vie il ne rigolait pas du tout, cela renvoie à une représentation de la mort qui n’est pas factice.

Entretien : Vincent Cocquebert