Avouons le, nous n'aimons pas trop les videurs. Cela pour une raison très simple. Longtemps, les chevilles ouvrières de ce corps de métier particulièrement ingrats, nous ont, avec leurs jugements guidés par l’arbitraire le plus total, pourri une grande partie de notre jeunesse. (C’est vrai, pourquoi après cinq verres est-on, selon eux, systématiquement « trop fatigué » pour rentrer, alors qu'à l'intérieur des femmes sublimes n'attendent que vous ?) Enfant pourtant, ce métier symbolisait pour nous un sommet de coolitude. Après s’être maté en boucle les exploits de Patrick Swayse dans « Road House », lattant la gueule des soûlards querelleurs avec classe tout en se tapant la fille la plus bandante du village, nous avions même songé à embrasser cette carrière dangereuse et excitante. Ado pourtant, lors de nos premières virées nocturne, il a bien fallu nous rendre à l'évidence : ces mecs n'étaient pas aussi cool que Patrick et le peu que nous percevions de leur job nous semblait finalement assez glauque.

Névroses intimes

C’est cette noirceur de tous les jours que l’on retrouve dans « Minuit, le soir » une série québécoise épatante, enfin diffusée en France sur Ciné Cinéma , et qui nous dévoile l‘humain qui se cache derrière la façade de brutes sans cervelle de ceux qu‘on appelle aujourd‘hui plus joliment « les physios ». On y suit les errements de Marc, Louis et Gaétan, trois portiers old-school confrontés à un changement de politique managériale radical, suite à la reprise du bar où ils travaillent par Fanny, une jeune fille convertie aux joies du marketing. Habitués à travailler à l’ancienne, dans un esprit vierge de toute compétition, nos trois videurs vont devoir faire face à l'arrogance de leurs nouveaux collègues, plus beaux et plus jeunes. Ils découvrent alors un nouveau mode de vie absurde fondé sur le paraître, le contrôle et l’évaluation, et dans lequel il vont devoir apprendre à jongler avec leurs névroses intimes.

Lever sa virilité

Loin de tomber dans l'accumulation de clichés sur pattes, « Minuit, le soir » réussit à transmettre un sentiment d’universalité aux travers de personnages à la banalité fédératrice. Que ce soit Gaétan, vieux type illettré qui ne semble survivre qu'en attente d’un hypothétique amour ou Marc, trentenaire beau gosse à l’agressivité contenue ou bien encore Louis, patapouf jouasse obligé de se parer de déguisements grotesques pour réussir à faire se lever sa virilité, les souffrances de ces hommes entrent en résonance avec les nôtres. Car « Minuit, le soir », malgré son cadre joyeusement hédoniste, ne parle de que de nos faiblesses, de notre violence intérieure, de notre incapacité à nous attacher, de nos défaillances sexuelles et plus généralement de toutes ces hontes que nous avons appris à dissimuler dans un environnement de plus en plus normalisé et de plus en plus invivable.

Ecriture fluide

Si le québécois et les expressions fleuries qui nourrissent les dialogues de « Minuit, le soir » heurtent parfois nos oreilles, tout sonne pourtant extrêmement juste dans ce soap dramatique à l’écriture fluide. C’est assez touchant, parfois un peu ringard, d’un grand classicisme mais aussi d’une audace formelle quasiment filmique. Surtout, « Minuit, le soir » réussit la prouesse de faire se côtoyer le pathos et l’humour le plus pouet-pouet sans aucune faute de goût. Ce qui est, avouez le, assez rare pour être souligné. Un conseil. La prochaine fois que vous vous ferez refouler d’un club, ne protestez pas, dîtes vous que ce n'est là que l'expression maladroite d'une souffrance trop longtemps enfouie et rentrez à la maison vous taper un bon épisode de "Minuit, le soir".

Vincent Cocquebert

« Minuit, le soir ». Cine Cinema Culte.Tous les samedi 22h45 à partir du 22 septembre.