Jean-François Bizot vous manquera autant qu’il nous manquera à nous, ses amis. Il manquera à tout ce qui attend d’être découvert, tout ce qui est obscur, personnel, exotique, inadapté. Il manquera à ceux qui ne peuvent se satisfaire de « ça ». Le « ça », ce dont on nous gave, et qui ne nous nourrit jamais. La réalité à ce point appauvrie qu’on ne sait même plus comment la faire sienne, et encore moins la juger. Jean François Bizot, le fondateur d’Actuel et de Radio Nova finissait toujours par vous débusquer et vous pincer les fesses, que vous soyez harpiste à Kinshasa, mercenaire gay ou Baryton séminariste. Bizot était le dernier à avoir envie de vous, quand tous les autres vous avaient laissé seul, face au rien. Il était une chance, il vous donnait la vôtre. Bizot avait un curieux talent : la non-indifférence. Il ne glissait pas. Il écartait parfois d’un geste ce que vous lui disiez, mettait de coté et y revenait toujours. Il aimait l’urgence, parce qu’il aimait penser, et penser dans l’époque, dans l’instant. Penser, avec lui, c’était incandescent, ça demandait de s’accrocher. En même temps qu’il jouait aux échecs avec vous, il gagnait aux dames avec un autre, et au jeu de go avec lui-même. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui prenait comme lui autant de plaisir à réfléchir. Et aux mots. Je crois qu’il aimait autant une belle phrase qu’un sandwich aux rillettes… oui, c’est ma seule rencontre de ce genre. Rencontre : quiconque passait quelques instants avec Jean-François savait que sa vie allait changer. Et très vite, il la bouleversait…en vous appelant à 2 heures du matin sans raison, en vous offrant un disque idiot, en vous bousculant maladroitement, ou en vous collant devant un micro de radio, un micro qui vous emmènerait très loin…

Jean-François venait d’une famille très riche, était passé par les mouvements libertaires, il connaissait tout les fumistes et les créatures improbables de Paris, Ibiza ou San Francisco. Certains étaient devenus clodos, d’autres ministres. Lui c’était Bizot. Et il était là pour eux tous et encore plus pour ceux qu’il lui restait à connaître. Il avait été ingénieur hippie, journaliste, et même gestionnaire de sa propre fortune. Son « pantalon » m’avait-il dit un jour, qu’évoquant ses pertes (la culture underground, ça coûte un peu) il se plaignait d’être en « bermuda ». Vous connaissez tous le « propriètaire », vous savez le type en manteau de cachemire avec le teint gris à qui vous tendez votre « dossier » en espérant qu’il vous louera l’un de ses nombreux appartements. Ca aurait pu être Bizot. A la place, Bizot arborait une chemise hawaïenne, un ricanement limite irritant, une lipe ironique à laquelle pendait un mégot, et un enthousiasme presque débile. Bizot n’était propriètaire de rien. Et ce Jean-François s’en est allé.

Ariel Wizman

Crédit Photo : Jean Ber