Mercredi 18 octobre 2006
Il est presque minuit. On en est au jour 3 et tout va bien. Globalement, ça ne pourrait pas mieux se passer. On finit à l’heure, et j’obtiens à peu près ce que je veux. Hier je n’ai pas écrit parce qu’on avait terminé très tard, à 3H00 du matin. Ils annonçaient de la pluie pour aujourd’hui et toute la semaine, et on n’a pas voulu prendre de risque : j’ai décidé de tourner hier ce qu’on devait faire demain soir (toutes les scènes d’extérieur-nuit dans l’antre du démon). Et comme on était crevé ce soir, la grosse scène hard avec Tiffany, Suzie et Ramon, on la fera demain. Elle devait se dérouler dans la chambre de Rose (où on a tourné la 14), mais celle-ci étant trop petite, pas commode à filmer, j’ai décidé de la déplacer dans la chambre de Samantha, où on a tourné ce soir la 22 avec Liza et Suzie, quand Samantha, la mère de Sybille, lui révèle le secret du démon. J’ai été content, mais je ne sais absolument pas ce que ça signifie ni ce que ça dégagera en terme d’émotion. Aidé d’un miroir, j’ai doublé les axes, filmé les deux regards possibles avec l’équipe dans la profondeur de champ derrière Suzie. Sautes d’axe en veux-tu en voilà. Je ne sais vraiment pas ce que ça va donner. J’expérimente, quoi.
J'avais une chouette lumière
Ce problème de la présence de l’équipe m’oblige à cogiter et je le gère différemment selon les séquences parce que j’ai peur que ce soit trop répétitif. Mais les plans sur l’équipe, je peux les garder ou pas au montage. M’en servir comme transition. Demain je commencerai par ça, et le démon à la fenêtre, puis je ferai la scène (DP Liza, HPG, Michaël). Cet après-midi on a tourné la séquence 25 dans la cuisine où Agathe (Cecilia) se fait baiser par le démon (Phil) puis par l’inspecteur (HPG). Ça a été une grosse partie de rigolade, avec la lumière qui chutait, on a mis des projos, j’avais une chouette lumière. Cecilia a d’abord eu des spasmes orgasmiques avec Phil (vaginale), ce qui l’a obligé à faire une pause, puis des pertes douteuses avec HPG (sodomie), ce qui l’a rendu malade (au sens figuré). La pauvre. Sa seule scène, là où elle devait s’éclater, et il y a ce pépin. Elle était mortifiée. Enfin, Cecilia se rattrape toujours : elle baisera avec HPG toute la nuit. Mais bon, l’ambiance est tellement bonne que rien de grave ne pourrait arriver. Enfin, je dis ça ce soir, parce que c’est cool, il est tôt, j’ai tourné la 22 (séquence emblématique où est posée toute la problématique du film : ce qu’on peut ou ne peut pas montrer, l’équipe dans le champ en étant l’exemple, autrement dit c’est le thème de la pornographie), et ça s’est plutôt bien passé (on a obtenu un silence quasi-religieux : une première). Mais hier, ce fut une autre danse.
On avait donc pris la décision de tourner toutes les séquences dans l’antre du démon, et la perruque verte est arrivée. Suzie était arrivée dans l’après-midi, et j’ai pu constater que je n’avais pas fait d’erreur en la choisissant. Suzie est une Slovaque d’un mètre quatre-vingt, aux cheveux noirs et aux yeux clairs, très très jolie, gaulée comme un mannequin, corps longiligne, petits seins, beau cul, un mélange de Jennifer Jones et de Teresa Russel. Gentille, pas idiote, qui pige ce que tu lui demandes. Suzie, au passage, a été estomaquée en découvrant la jaquette d’un film qu’elle a tourné pour Dorcel et dont une réclame figurait dans un Hot Video qui trainait dans la pièce-détente (sur les tournages de cul, il y a toujours des exemplaires de Hot Video qui trainent, les mecs et les nanas se les échangent, commentant leur propre actualité : c’est comme de laisser trainer un numéro de « Valeurs actuelles » dans une agence de com) ; bref, sur la jaquette (un « Pornochic » je crois, la série de Bodilis), on lui avait refait les seins : elle avait la poitrine de Priscilla ! Suzie a des petits seins adorables, mais chez Dorcel ils ont dû estimer que sa beauté naturelle ne suffirait pas pour appâter le chaland – chez eux, un film est un produit avant tout, et des gros nichons un atout supplémentaire pour le vendre. Bref, Suzie était mortifiée. Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir la banane quand elle a eu enfilé la chemise de nuit blanche. Jusque là tout allait bien. Ensuite la perruque verte : nickel. Bon, visiblement, Suzie ne pige qu’à moitié ce dont il est question, mais elle s’en fiche, ça la fait marrer – et ça la change des porte-jarretelles à la Dorcel. De toute façon, comme ça au moins le personnage existe. Il se trouve que cette vierge innocente a des cheveux verts et mesure un mètre quatre-vingt, que sa mère et sa sœur sont jouées respectivement par deux petits gabarits : Liza et Tiffany. Suzie porte des adidas et c’est comme ça qu’elle a couru dans la forêt. Plusieurs fois. Et qu’elle a trébuché sans broncher. S’est relevée. A couru. Est tombée par terre. Et là le démon vient se pencher sur elle et elle s’échappe à nouveau – dans un éclair de lucidité, il reconnaît sa propre fille et ne la poursuit pas. Tout ça était très beau, réussi, et forcément ridicule. Mais quelque part ça marche, à un degré indéfinissable. Toujours ce décalage que je recherche et dont j’ignore si je le trouve et ce qu’il amène en terme de sens et d’émotion. Quelque part, je transforme en décalage poétique ou ironique mes faibles moyens. Toujours ce charlatanisme. Enfin, bon. Ensuite on essaye la chemise de nuit sur O., et on lui met la perruque, parce qu’elle prend la place de Lila/Sybille/Suzie, et là c’est la crise. O. refuse de mettre ça. Je discute calmement avec elle, avec Marc (son protecteur), et apparemment je lui fais comprendre des choses sur ce qui est en jeu : le film, son rôle dedans et le métier de comédienne. J’ai la vague impression que ma visite à Valenciennes et les heures passées à discuter du film et de son personnage n’ont servi à rien. Subjuguant Estelle qui assiste à la conversation, je dis à O. de se servir de sa colère et de son malaise pour jouer la scène. Et quand elle se tenait contre l’arbre, tétanisée à la perspective de jouer une scène de cul pour la première fois, ce ne fut pas raté.
C'est un sacré rigolo
Plus tard, quand ce fût au tour de Suzie et de Ramon de baiser dans l’antre du démon, l’autel s’est renversé pendant qu’on tournait. Ce qui n’a pas brisé la bonne humeur du couple. Ces deux-là s’entendent à merveille ; ils partagent la même chambre et ne se quittent pas d’une semelle. En fait, tout le monde dort au château sauf les photographes, les maquilleuses, Max, Véro et Estelle - et bien sûr O. et son compagnon qui regagnent chaque soir leurs pénates à Valenciennes. Bref, pendant la scène, le matelas pneumatique a basculé, s’est retourné sur le couple. Pauvre Suzie ! En trébuchant plus tôt dans la soirée, alors que l’on tournait la poursuite dans les bois, elle s’était faite une estafilade au visage, ce qui n’est pas très malin. On a dû la repoudrer pour cacher la plaie superficielle mais suintante. Il est tombé quelques gouttes, mais on a pu aller au bout. J’avais envoyé se coucher les autres (l’équipe) plus tôt, en me débarrassant des plans avec eux, parce qu’ils commençaient à être dissipés. C’est bien là le problème : ils sont inactifs. Leur présence se résume à quelques plans qu’il faut tourner avant la scène sinon ils foutent la zone, HPG sortant des vannes sans arrêt. Il faut reconnaître que c’est un sacré rigolo. Il est très agréable de bosser avec lui, et ce qu’il fait dans le rôle de l’inspecteur est très bien – enfin, j’attends de voir les rushes. Je ne fais pas très attention au texte et ça risque de me jouer des tours ; le film sera truffé aussi de faux raccords. Personne ne fait gaffe à rien. C’est déjà le bordel dans les accessoires, les costumes, le matos lumière (alors qu’on avait tout bien rangé et organisé avec Holo). Les gens s’étalent, foutent leurs ordinateurs et leurs affaires n’importe où.
Quant à O., elle cogite, je pense. Elle a décidé de se glisser dans le truc, malgré son mal-être. J’ai été sympa : je lui ai laissé porter une robe très exhib ce soir. Mais finalement j’ai fait un gros plan sur son visage, du coup on ne voit pas qu’elle porte une robe ras la foune. O. ne sait pas que ce sont les visages qui m’intéressent ; alors qu’elle soit en jeans ou en mini-jupe, ce qui compte c’est l’expression de son visage, son regard. Et jusqu’à présent j’obtiens à peu près ce que je veux. Ce qui n’est pas son cas, elle qui ne rêve que de paillettes, d’être mise en valeur telle un bijou dans un écrin. Alors forcément elle se sent frustrée car son personnage ne jouant pas dans le film, O. n’a pas droit à une belle robe et un maquillage glamour comme Liza et Tiffany. Les maquilleuses font du très bon boulot : Tif et Liza sont magnifiques. De plus, elles prennent goût à tout ce tralala et on les voit garder leur perruque pour fumer une clope dans la pièce-détente. La conclusion que j’en tire, c’est que j’ai du mal à travailler avec les « stars », je veux dire avec des filles qui pensent avant tout en termes d’image, de notoriété. Moi je cherche des actrices, pas des vedettes. Des gens normaux, comme Tiffany, Liza, Cecilia, Suzie et les garçons. Et encore : Liza prétend ne pas aimer le cul, ce qui est un comble pour une actrice X, et la rend un peu limite par rapport à mon système. Mais sa beauté et son jeu servent mon projet. Faire un film (et le réussir) dans les conditions qui sont les nôtres est quelque chose de tellement compliqué qu’il est préférable de ne pas s’encombrer de gens moyennement motivés ou qui sont là sont pour de mauvaises raisons. Mais tout cela part de malentendus : mon envie de travailler avec O. était sincère, et la sienne aussi sans doute ; simplement on s’est gourré. Ça arrive et ça ne mettra pas le film en danger ; il existe déjà, et continue à se fabriquer.
Une giclée de shampoing
Hier, on avait commencé avec la séquence 7 dans le salon kubrickien. Tiffany et sa perruque rose attachée au canapé, et Ramon qui se pointe avec sa bite en érection. J’ai fait une version érotique totale de cette scène, tellement l’atmosphère était intéressante. J’ai même laissé l’équipe en profondeur de champ. C’est jusqu’à présent la scène où je pourrai le plus intégrer l’équipe de tournage (ce qui est une aberration car à ce stade-là du récit, Val n’a pas encore vu l’équipe). Il m’avait semblé que Tiffany faisait la tête, et bien non, elle se concentrait, comme elle me l’a dit plus tard. Et elle m’a surpris, elle a assuré comme un chef. La scène, qui dans le scénario est très brève, je l’ai développée à mort. Avec à la fin Val qui apparait dans le rêve et se fait initier à la pipe. Fausse éjac à la seringue. J’espère que ce n’est pas ça qui l’a destabilisée, de se prendre une giclée de shampoing au lait d’avoine dans la figure. Val rêve la scène, et doit se réveiller en se frottant le visage – geste tout simple qu’O. sera infoutue de faire quelques jours plus tard. En fait je pense qu’O. est destabilisée à cause de mes exigences ; elle ne comprend pas où je vais, et ce qu’elle fait là, et ça la panique, à la différence des autres qui, s’ils ne comprennent pas toujours (HPG blague et me charrie, Liza dit qu’elle ne pige rien), se donnent à fond parce que quelque part ils me font confiance. Et certainement aussi ont l’impression de participer à un vrai film, même s’ils n’ont aucune idée de ce à quoi il ressemblera. De l’avis d’Holo, les séquences de bouffe, quand ils sont à table, bref, dans leur quotidien d’équipe en train de réaliser un film, apportent beaucoup, créent une ambiance – il a beaucoup aimé le « Tu parles » de Liza après le speech de Victor – mais je pense qu’Holo a un petit béguin pour l’adorable Liza. Tout le monde a applaudi la première prise de Pierre qui avait travaillé son texte à mort et a été impressionnant ; je l’avais aperçu le matin même dans le parc en train de le déclamer. Sans doute cela ne représente-t-il pas un travail surhumain pour lui, mais les autres ont été bluffés. Je soutiens que ce n’est là qu’une question de motivation, de travail, d’envie. Et de talent aussi, dans le cas de Pierre. Pierre qui, comme moi, juge abjecte la façon dont les émissions télé comme celle de ce connard de Cauet exploitent le porno, en invitant des actrices juste pour amuser la galerie. Ça le choque profondément, et moi aussi.
Tout à l’heure, j’ai fait un lapsus, le premier de cet ordre depuis que je réalise du porno : parlant avec Liza, j’ai dit : « quand je te désire » au lieu de « quand je te dirige ». Ça ne me ressemble pas. J’étais fatigué, voyez. Si Liza est très belle, avec un cul à tomber par terre et des seins qui se sont embellis, elle me semble assez peau de vache dans son genre, mais attachante. Je ne vous parle pas de Tiffany ? Avec Tiffany, tout se passe bien. Je disais à Holo que c’était le troisième film que l’on faisait ensemble et que je ne savais pas quels étaient nos rapports. A chaque film j’ai l’impression de recommencer à zéro.
Comme je le disais, « le démon » se dessine plus comme un film sur la pornographie que comme un film porno au sens strict. Je veux dire, c’est un film qui parle de la représentation et de ses limites : qu’est-ce qu’on peut montrer, comment se situer par rapport à ça (l’ironie ? la théorie ? l’esthétisme ? l’émotion ?), qu’est-ce qui change au rapport à l’image quand ce qui est montré est déjà une mise en scène, avec un phénomène de distanciation (montrer l’équipe) qui complique la lecture du plan, est-ce que ça apporte autre chose ? De toute façon, le montage tranchera et c’est ce questionnement-là qui le rendra excitant. Ce que je révèle en montrant Victor en train de filmer, c’est ma position, même si c’est moi qui filme la scène et pas Victor, qui ne fait lui que la regarder (et la fantasmer, car c’est la vision fantasmatique de Victor Duchemin que je filme), mais le montage créera ce regard qui n’existe pas, donc ce que je découvre, et c’est presque un lieu commun, c’est que tout (le sens, l’émotion) est dans le regard. C’est pourquoi je suis parti dans l’esthétisme à outrance, la stylisation, démarche opposée à ce que je faisais jusque-là (« Ma nuit chez Eve » par exemple). Ce que je recherche est de l’ordre de l’émotion esthétique (et artistique). Avec les moyens dont je dispose, et une méthode que je développe. En avançant dans le brouillard, sans savoir où je vais mais avec la certitude qu’un jour la brume se dissipera. Je suis dans une démarche empirique. C’est de l’ordre de l’expérience pure. Ce qui rejoint ce que me disait Pierre fort justement par rapport à ce qu’il ressentait à être ici : nous partageons une expérience de vie.
Jack Tyler










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