Technikart : A la lecture de Cendrillon, on est surpris par votre ambition de faire plusieurs livres en un, là où beaucoup de romanciers n’arrivent pas à en faire un. D’où vous est venue l’idée de ce roman ?
Eric Reinhardt : Pour la première fois, je me suis senti libre sur un livre. J’avais l’impression d’avoir acquis une sorte de maturité, et de pouvoir aller loin, avec un livre. Vous savez, la carrière d’un écrivain mêle des choses très nobles et d’autres très bêtes... Bref. Après trois romans, j’avais l’impression d’être dans un « entre-deux ». A chaque fois, j’avais beaucoup de presse, mes ventes tournaient autour de 10 000 exemplaires, etc. Mais j’avais envie que les choses bougent, de ne pas faire du surplace, comme tant d’autres. Quitte à me planter. A l’automne 2004, j’ai passé mon temps à prendre des notes. J’ai traîné dans paris, notamment aux Halles ou à l’Opéra de Paris. Plusieurs idées me sont venues, parmi lesquelles la question du déterminisme social, et ses implications dans l’écriture – j’avais déjà abordé cela, dans mes précédents livres. Est-ce que j’écrirais les mêmes choses si j’avais eu une jeunesse différente ? Je voulais également écrire sur la question du temps, les petites amies, Breton, Mallarmé, etc. Aussi, il y a des années que j’ai envie de parler du monde de la finance – notamment depuis l’affaire du trader qui a fait « trembler le monde ». Une autre affaire m’avait remué : le cas de Richard Durn et son humiliation par les médias populaires. Enfin, je désirais tourner autour de la pornographie conjugale sur Internet. Après une période de réflexion et d’hésitation, j’ai eu un déclic: il fallait réunir toutes ces éléments. Et un second déclic est survenu : toutes ces histoires me concernent car j’aurais très bien pu les vivre, si je n’avais pas rencontré l’amour – d’où le texte, entre quatrième de couverture de Cendrillon.
Technikart : On sent un amour réel pour la littérature, dans Cendrillon. D’où vient-il ? Et quelles sont vos principales influences littéraires ?
Eric Reinhardt : Durant l’adolescence, j’ai vécu la découverte de la littérature et le désir de devenir écrivain comme un moyen radical de me distinguer de mon père et des valeurs qu’il incarnait, perçues par moi comme sommaires, dégradantes, matérialistes et stupidement masculines. Je leur opposais sensibilité, subjectivité, réceptivité aux phénomènes furtifs, compréhension de la complexité humaine. La littérature, et l’art d’une manière générale, m’ont conduit à placer la sensation au cœur de ma vie. Je me revendiquais fragile et féminin. C’est à ce moment-là, vers dix-sept ans, que j’ai lu Dedalus de James Joyce - sans doute le premier grand livre de ma vie - puis Le manifeste du surréalisme d’André Breton, enfin les œuvres de Mallarmé, avec lesquelles j’ai vécu pendant de nombreuses années. J’explique dans Cendrillon quelle a pu être l’influence sur mon travail de chacun de ces écrivains, auxquels il conviendrait d’ajouter Kafka, qui est celui qui compte le plus pour moi. Car je reste convaincu que les doctrines artistiques assimilées au sortir de l’adolescence conservent une véritable emprise sur l’activité future de l’artiste, même si celle-ci s’altère, s’enrichit et se complexifie avec le temps : un pli est pris qui ne s’estompe jamais.
Technikart : Vous vous intéressez également beaucoup au domaine artistique. A-t-il une influence sur votre écriture ? Et y a-t-il des liens entre votre activité d’éditeur d’art et votre travail d’écrivain ?
Eric Reinhardt : Aujourd’hui, mes influences relèvent davantage du cinéma, du théâtre et des arts plastiques. Ce sont les artistes de ces dernières disciplines, ainsi que leurs œuvres, qui me nourrissent et me stimulent le plus : ce sont à eux que je pense quand je m’enferme dans mon bureau pour travailler. A ce sujet, mon travail d’éditeur d’art me permet de rencontrer des artistes, de découvrir leurs œuvres et d’en tirer quelque chose d’enthousiasmant. J’ai besoin de ce contact constant avec des plasticiens, des architectes, des chorégraphes, des photographes, des cinéastes. Ces échanges, ainsi que la fréquentation de leurs œuvres, m’oxygènent, me galvanisent, me font réfléchir, m’ouvrent des horizons. Je me sens plus proche d’eux et de leurs recherches - notamment sur la forme - que de l’immense majorité des écrivains, dont je me dis que très peu essaient de renouveler ou de faire évoluer l’art du roman, même un peu, même modestement. On a l’impression que la plupart ne font que reconduire des codes, des principes narratifs et une orthodoxie romanesque hérités du XIXème siècle. C’est la raison pour laquelle les trois-quarts des romans contemporains sont totalement ringards du point de vue de la facture et de la forme – l’équivalent de la croûte provençale avec cyprès ou du ballet académique avec pointes et tutus. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de sortir des automatismes et des codifications, c’est de mettre en place avec chaque livre des dispositifs narratifs élaborés qui n’appartiennent qu’à moi, et qui tentent de rompre avec les conventions. Faire de l’art expérimental réservé à un petit nombre ? Non. Certainement pas. La confidentialité ne m’attire pas. Mon ambition est d’inventer quelque chose de neuf sans faire fuir le public, comme David Lynch, David Cronenberg ou Gus Van Sant au cinéma.
Technikart : Quel est votre C.V. ?
Eric Reinhardt : Je suis issu de la classe moyenne. Père représentant en bureautique. Mère au foyer. Grand-parents ouvriers. J’ai été élevé à Nancy, Marseille, Clichy-sous-Bois et dans un lotissement Levitt de la banlieue sud de Paris. Bac C obtenu au lycée de Corbeil-Essonnes. Classe préparatoire à Hec au lycée Jacques-Decour dans le IXème arrondissement de Paris (deux années que j’ai adorées) puis école de commerce de seconde catégorie dont j’ai même oublié le nom. Je vivais dans une chambre de bonne, en face de l’hôtel Lutetia. Mon projet, pendant ces études qui m’ennuyaient terriblement, était de travailler dans l’édition et de devenir écrivain. J’ai fait un stage d’un an et demi aux éditions Le Castor Astral en séchant la moitié des cours. Fort de cette dernière expérience, très formatrice, j’ai décroché mon premier poste en deux jours, aux éditions Albin Michel, où je suis resté deux ans. Puis une expérience d’un an et demi aux éditions Flohic, dont j’étais chargé de faire connaître les livres d’art dans une vingtaine de pays, mission extravagante qui m’a permis de voyager énormément et de beaucoup m’amuser – entre autres, à New-York, où je suis tombé amoureux, mais c’est une autre histoire… Puis, licencié en raison d’un dépôt de bilan auquel j’ai bien dû un peu contribuer, je me suis arrêté de travailler de 1991 à 1994 pour écrire mon premier roman, Demi-sommeil, inspiré de cette new-yorkaise. De 1994 à 1999 : directeur éditorial des éditions Hazan. Je dois beaucoup à Eric Hazan, qui m’a donné ma chance alors même que j’avais peu d’expérience et un trou béant de trois ans dans mon CV. L’ayant rencontré par l’intermédiaire d’un ami, il a détecté en moi des qualités qu’il a contribué à développer : c’est lui qui m’a appris mon métier d’éditeur d’art. Depuis 1999, date à laquelle le groupe Hachette a racheté les éditions Hazan, je suis éditeur d’art et directeur artistique free lance pour des maisons comme Xavier Barral, Albin Michel, les éditions du Patrimoine ou Flammarion, ainsi que pour des entreprises comme Air France ou ArjoWiggins. J’ai conçu des livres d’art avec Gilles Clément, Angelin Preljocaj, Rudy Ricciotti, Christian de Portzamparc, Christian Louboutin, Pierre Coulibeuf, Dolorès Marat, Sarkis, Fabrice Hyber, Ange Leccia, Fabienne Verdier ou Alain Kirili.
Technikart : Acceptez-vous l’étiquette de « romancier social » ?
Eric Reinhardt : Avec quoi un écrivain écrit-il ? C’est une question fondamentale. En ce qui me concerne, j’écris avec une sorte de maladie, une sorte de capteur névrotique ultra sensible qui réagit avec outrance aux phénomènes extérieurs, de quelque nature qu’ils soient : l’automne, les rousses, un regard dans la rue, de petits pieds cambrés, mais aussi les injustices sociales, le pouvoir de l’argent, le capitalisme financier, l’obscénité de la télévision, la servitude du salarié, l’arbitraire patronal, etc. Je me vis comme une sorte de maladie qui enregistrerait des phénomènes et contribuerait à leur prolifération dans mon imaginaire d’écrivain. Je suis le lieu d’impacts que j’amplifie, modifie, intensifie, théâtralise. C’est organique. Je pars toujours d’un ressenti, qu’il s’agisse d’une révolte, d’une terreur, d’une attraction, d’un enchantement. Une petite chose que je ressens peut prendre des proportions considérables dès lors qu’elle s’inscrit dans l’économie d’un récit. Chaque livre, chaque scène, chaque personnage que je crée résulte d’une réaction inflammatoire de ma sensibilité à la réalité contemporaine : c’est de cette manière que je fonctionne. Cela fait-il de moi un « romancier social » ? Ce qui m’intéresse c’est de saisir, dans une forme inventive et collant au sujet, les particularités de notre époque, mêlées à l’intime, à la vie intérieure, aux valeurs de tout un chacun – respect, liberté, rêves, désir, amour, bonheur, intégrité, etc. C’est cette mise en perspective qui me passionne, sensible/social, intime/politique, poétique/économique.
Technikart : Est-ce que Cendrillon, c’est vous ?
Eric Reinhardt : Le principal est d’y croire. Balzac, dans La Duchesse de Langeais, dit cette chose admirable : si la foi est importante dans la vie religieuse, elle l’est encore davantage dans la vie sociale. C’est ce qu’illustre non seulement le roman que j’ai écrit mais également le conte de Charles Perrault. Vous savez, l’autre auteur de Cendrillon…
Propos recueillis par Emilie Colombani et Baptiste Liger
Critique de "Cendrillon" de Eric Reinhardt : http://www.technikart.com/2007/07/09/7062-la-classe-des-moyens-grands










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