Plus haut, plus fort, plus vite. Alors que la plupart de ses rivaux français proposent, en guise de mise en bouche, des albums aussi excitants que l'arrivée des plateaux repas en classe éco, Romain Turzi, 27 ans, nous offre avec A un véritable festin. Aller simple à destination du cosmos, son premier album écrase la concurrence avec une élégance terrassante. Au-delà de la démonstration de force, Turzi n'attend déjà plus grand chose d'un pays qui célèbre M comme un génie musical tout en ignorant ses véritables élites (M83, Joakim, Sébastien Tellier). Turzi regarde donc déjà de l'autre coté de l'Atlantique, aux Etats-Unis, car il sait que la reconnaissance viendra de là-bas.

Morte pendant la canicule

Romain Turzi nous reçoit quai de Valmy, dans son studio de Point Ephémère, fief des cultures alternatos parisiennes. Les guitares électriques trônent sur les murs aux côtés d'un drapeau français " qui a libéré Paris aux coté du général Leclerc ". Romain, beau brun latin, s'assied en tailleur sur un tapis de prière marocain après avoir mis un disque d'Hawkwind sur la platine. Tout en confectionnant un joint d'afghan, il revient sur son parcours et ses origines. Grands-parents calabrais, installés en France après-guerre. " Ma grand-mère vit encore à l'italienne, au bord de la nationale, avec des poules et des plans de tomates. Si j'ai la nostalgie de ce pays que je n'ai pas connu, l'influence de la musique italienne vient plus d'un intérêt personnel que d'un héritage culturel. "

Son père se marie à une Versaillaise avec laquelle il a une fille et un garçon. Romain grandit donc dans la capitale du serre-tête en velours et du mocassin à glands : " Piano de 4 à 7 ans avec la même prof que Jean-Benoît Dunkel de Air, morte pendant la canicule. Versailles, c'est une bonne majorité de connards, mais les fachos en Barbour, tu les croises surtout à la sortie de la messe. Ils restent entre eux dans des écoles privées. Moi, j'étais dans le public, donc j'ai peu connu la monarchie. " En troisième, après avoir vu The Year Punk Broke, un documentaire sur la scène punk rock alternative US (Sonic Youth, Nirvana, Dinosaur Jr...), il décide de monter un groupe avec ses potes Sylvestre (batterie) et Clément (guitare), sans savoir jouer et dans une indifférence royale : " Versailles, on voit ça comme une scène. Mais la génération de Phoenix et de Air, plus âgée que la nôtre, n'en avait rien à foutre de nous. Personne ne s'aimait. C'était juste nous contre le reste du monde. " C'est néanmoins le Versaillais Marc Teissier du Cros qui les repère et les signe sur Record Makers le label qu'il a fondé à l'origine avec Air. Romain : " Air, on les a connus par Mo Wax un label anglais et Et il faut leur accorder le mérite d'avoir sorti la France de la merde musicale dans laquelle elle était. Ceci étant, on y est vite retournés, et les deux pieds dedans !"

L'héritage des avant-gardes de la vieille Europe

Romain Turzi ne se reconnaît pas dans une scène française qu'il juge sévèrement : " Les groupes ici ne se mettent pas beaucoup en danger et sont souvent satisfaits de peu : c'est soit la tradition pop blues pompée sur les Anglais et les Américains, soit la tradition vin rouge-Brassens. Notre album a été conçu pour faire souffrir l'amateur de chanson française. On a même composé une prière pour lui sur l'album, ça s'appelle A notre père. " Après un mini LP bluffant, Made Under Authority, sorti en 2005, Romain Turzi, accompagné de son groupe Reich IV (en hommage à Steve Reich et non à Adolf Hitler), livre avec A un disque qui tourne le dos aux traditions hégémoniques anglo-américaines et revendique l'héritage des avant-gardes de la vieille Europe : celle du krautrock allemand des années 70 (Can, Neu !, Harmonia) et des pionniers de l'électronique, Kraftwerk en tête, mais aussi celle, plus proche, du prog rock des Italiens de Goblin ou des Français d'Art Zoyd.

Comme alléché par cet ancrage " paneuropéen ", le label new-yorkais Kemado (Lansing Dreiden, Priestbird) les remarque et les signe pour les Etats-Unis. Romain, une bière à la main : " Ils nous ont contactés directement via Myspace alors que Record Makers essayait, sans résultat, de les approcher depuis des mois. Ils connaissent mieux le patrimoine européen que nous. Heldon, Areski, Hedayat, Alpes sont reconnus là-bas comme des artistes qui ont fait avancer la musique alors qu'ici, c'est juste un truc de collectionneur. Ils te disent : "You know Etron fou ? What does it means ?" " Romain ricane et reprend : " On aborde la promo en France en sachant qu'on va avoir une sortie aux Etats-Unis en septembre suivie d'une tournée. C'est ce que je voulais dès le début pour le groupe. Qu'on n'existe pas seulement à Paris mais aussi à New York, Tokyo, etc. "

Des discours hyper déprimants pour les artistes

Les membres de Reich IV déboulent pour la répète. Pendant que Mathieu, le clavier barbu, et Sylvestre s'accordent en enchaînant les bières tièdes, on papote business avec Arthur (basse) qui vient de fonder avec Romain le label Pan European Recording afin de défendre une nouvelle vague de groupes psychédéliques français (Switch To Collision, Aqua Nebula Oscillator, Total Peace...). Après quelques années passées en maisons de disques, le constat est, pour lui, cruel : " Ça fait plaisir de bosser avec Kemado, qui ne sont pas défaitistes avec la zic. En France, les maisons de disque ont des discours hyper déprimants pour les artistes, ils te disent : "On ne va pas faire grand chose, on va en vendre deux cents." Les directeurs artistiques ont tellement cru en des artistes qui n'ont pas marché qu'ils ne visent plus le succès mais prévoient l'échec en te disant : "C'est un projet indé, difficile, bla bla bla." " Dans ce contexte, un groupe français a-t-il ses chances de briller à l'étranger ? " Evidemment, non. Le fait qu'on oblige les groupes à chanter en français prouve qu'on n'a pas l'ambition de vendre des disques à l'étranger. La musique fonctionne ici en vase clos. Universal produit un artiste, le fait tourner dans ses émissions de télé, ramasse les droits d'édition. Le public visé c'est la ménagère. Chimène Badie vend plus en supermarchés qu'à la FNAC. Et qui achète en téléchargement à part trois cadres qui se font chier au bureau ? "

Romain qui a enfin fini d'accorder sa guitare se joint à la discussion : " Aux Etats-Unis, ils ont déjà anticipé la disparition du CD, qui ne servira plus que pour la promo. Les labels indépendants privilégient désormais les sorties en vynil avec la possibilité de le télécharger gratuitement sur le Net. Aujourd'hui, alors que les grands distributeurs comme Tower Records ferment où vont arrêter la vente de disques, comme ici avec la FNAC, les disquaires indépendants vont, eux, de mieux en mieux. " Le groupe se met en place et retrouve instinctivement les réflexes qui font de A une album hors du commun et de Turzi, une expérience scénique unique. Hypnotique, ascensionnelle et oppressante, la musique de Turzi travaille l'auditeur à la manière d'une drogue dure. Pause pour rouler un joint. Romain nous confie alors avant qu'on ne les abandonne : " Aux Etats-Unis, ils en ont rien à cirer des fakes de musique anglaise ou américaine que les maisons de disques françaises leur proposent. Ce qui les a attirés chez nous, c'est que nous fassions de la musique profondément européenne. Si ça marche pour nous aux Etats-Unis, on s'installe là-bas. " Pas grave, il nous restera Johnny...

"A" (Record Makers/Discograph).