On les dit post-rock, ils s’envisagent plutôt punk rock comme le clame le titre de leur troisième album : This is our Punk Rock. Mais du punk, qu’ont-ils ? Ni le son, ni l’esthétique. Leur musique est spacieuse, nerveuse, mystique. Leurs morceaux sont plus proches des 23 minutes d’ "Echoes" de Pink Floyd que des 2 minutes 30 rase motte du "Blitzkrieg Bop" des Ramones. Si crête ils ont, elle n’est qu’orchestrale. Invisible. Sans gel. Impassible comme un pic, mouvement comme une vague, leurs répercussions sont aussi sourdes qu’immenses.
Sans eux, pas d'Arcade Fire, pas de Wolf Parade ni de The Besnard Lakes, tous ces groupes canadiens à rock et géométrie variables que presse spé et fan d’indie rock célèbrent de concerts pour enlever ses œillères au rock et le sortir du merdier modeux dans lequel il s’enfonce. Sans eux, tous ces groupes avides de cathédrales sonores mêlant noirceur cold wave, choeurs à cœurs ouverts et lueurs Brian Wilsoniennes n’auraient pas si bien émergé, de même qu’une certaine scène rock indé française où l’on retrouve des groupes du label Drunk Dog (Porcelain, HitchcockGoHome !, SZ) et du label Square Dogs (Landscape, Simple As Pop, Carp) et d’autres qui gravitent autour (Sébastien Schuller, Syd Matters, Arman Méliès). A Silver Mt. Zion (SMZ) a posé les bases, esthétiques et politiques, de cette exception culturelle qu'est le collectif de rock canadien. Sans eux, le rock des années 2000 ne serait pas si canadien et les américains barrés d’Of Montréal ne s’appelleraient pas Of Montréal et ça le ferait moins malgré leur chouette musique et la pochette vitrail de leur dernier album.
Suicide Collectif
En apparaissant timidement dans le paysage rock à l’orée du nouveau millénaire, on ne peut pas dire que SMZ ait "fait sensation" (il ne fera jamais la une du NME) mais (comme le premier Velvet en son temps ?) il a frappé les esprits de quelques-uns et suscité une nouvelle attente en synthétisant un nouvelle forme de rock et de groupe de rock coïncidant avec le virage pris par Radiohead avec Kid A : le collectif de rock cérébraltermondialiste dont la musique, télescopage inédits de tous les genres possibles (électro, prog, folk, jazz) se fait insaisissable à l’instar de leur cohésion groupe puisqu’il déjoue les questions d’ego et de starisation en proposant un line-up aussi long et fluctuant que son nom, quand il ne se livre pas à une sorte de "suicide collectif". C’est ce qui est arrivé à Godspeed You ! Black Emperor (GYBE), groupe manifeste du label Constellation. C’est ce qu’on a cru qu’il était arrivé à GYBE. Quelques années après la sortie en 2002 de l’album Yanqui U.X.O., un silence pesant s’amassait sur le devenir de l’étoile noire de Constellation, les rumeurs allaient bon train. Avaient-ils splité ? SMZ lui avait-il fait de l’ombre ? Du tout. La musique n’est pas un biz et la fin ce n’est pas fin pour ces canadiens. Chez eux, les groupes fonctionnent plutôt comme des TAZ, des incarnations utopiques qui se savent éphémères mais renaissent ailleurs grâce à la structure en rhizome qui les relie. Ils cultivent donc le mouvement au sein de leurs troupes pour rester vivaces. Alors que les fans se préoccupaient du sort de GYBE, ses membres l’avaient déjà démantelé en douce et filé auprès d’autres pousses du label. Ainsi est né SMZ, par bouture en 1999 de trois membres échappés du navire GYBE : Efrim Menuck (chanteur guitariste), Thierry Amar (contrebassiste) et Sophie Trudeau (violoniste). Accueillant différent membres et instruments (piano, cordes, guitare, chorale...) pour leurs albums suivants, leur musique plus vocale et folklorique que leurs aînés gagnera en intensité dramatique et ils se rebaptiseront tour à tour The Silver Mt. Zion Memorial Orchestra and Tra-la- la Band , The Silver Mt. Zion Memorial Orchestra and Tra-la- la Band with Choir et Thee Silver Mountain Reveries. C’est d’un simple (et encore, on vous épargne l’analyse de leurs noms et de leurs titres d’albums truffés de références à l’Ancien Testament). Anti-showbiz jusqu’au-boutistes, ils ont peu de chance d’être un jour parrainés par Bono et Bowie, comme leurs copains d’Arcade Fire.
La première fois qu’on a rencontré SMZ (ça n’a pas été simple : ils réservent leurs rares interviews à quelques webzines sans le sou), nous étions en 2003, ils s’appelaient Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra & Tra-La- La Band et on ne savait toujours pas comment nommer leur musique. Mais on allait se la prendre en pleine poire. Ils effectuaient une date au théâtre des Déchargeurs de Bagnolet à l’occasion de leur tournée Européenne et on avait migré au-delà du périph pour voir ça. Peu avant leur concert, nous étions reçu en odeur de sainteté par leur guitariste, Ian Ilavsky, accueilli au point de pouvoir parler français puisqu’il le parle aisément. Co-fondateur de Constellation, ce philosophe-musicologue branché sur Adorno et l’Ecole de Francfort nous dit tout de cette petite entreprise en marge du système.
"Constellation est né d’un échec"
Ian Ilavsky : En 1996, nous nous demandions ce qui manquait dans la scène locale. Il n’y avait pas de petites salles sur Montréal, gérées par des artistes pour des artistes. La plupart des lieux au centre ville étaient gérés par deux ou trois grandes compagnies Québécoises avec des visées touristiques. En général, c’était du jazz complètement plat, pas expérimental et pas aventureux du tout. Et les bars fermaient à 23h pour se transformer en discothèques. C’était vraiment une grande bataille pour trouver des salles pour des petits groupes. Alors nous avions pour projet de monter une salle de spectacle. On avait un très petit budget pour lancer l’affaire, environ 10 000 dollars canadiens, qu’on avait sauvé de nos boulots respectifs. On avait trouvé plusieurs lieux mais on n’avait aucune chance d’obtenir le permis pour fonder une nouvelle salle de spectacle. Pourtant, on ne demandait pas d’argent, juste un permis de construire. Alors on a abandonné le projet. Et l’aventure Constellation est née de cet échec, comme la suite logique de notre volonté de monter cette salle de spectacle, avec toujours le souci de représenter la scène musicale locale. »
"Partager les profits entre tous les groupes"
Ian Ilavsky : Nous ne voulons pas sortir plus de 4-5 albums par an. C’est un choix que nous avons fait dès le départ car nous ne voulons pas devenir trop grand, nous voulons gérer au mieux notre progression. C’est sûr qu’on pourrait travailler avec plus de groupes hors de Montréal ou du Canada, on pourrait aussi sortir 8-10 albums par an car on nous sollicite beaucoup. Mais nous ne travaillons qu’avec des groupes régionaux car nous ne pouvons pas tout produire, nous devons faire des choix et il se trouve qu’il y a beaucoup de créations musicales sous-exploitées que nous trouvons intéressantes à Montréal. Par contre, nous n’avons jamais signé de contrats, cela se fait dans la conversation, les groupes doivent nous faire confiance. De notre côté, nous devons gérer au mieux les dépenses et les recettes car, au final, on partage les profits entre tous les groupes. Et, à petite échelle, je pense que seul le système de partage fonctionne. Ainsi, une petite parution vendue à 3000 ou 4000 copies donnera un peu d’argent pour l’artiste. Dans les autres modèles de fonctionnement, tu ne réaliseras jamais un sou là -dessus.
"Ne rien négocier avec les grandes compagnies"
Ian Ilavsky : Nous préférons jouer deux soirs dans une petite salle plutôt qu’un soir dans une grande salle. Lorsqu’on vient à Paris, on se produit soit Aux Instants Chavirés (Montreuil, nda) soit à L’Echangeur (Bagnolet, nda). Très souvent, les salles de plus de 500 personnes sont gérées ou achetées par de grandes compagnies et nous ne voulons rien négocier avec les grandes compagnies. Il y a cinq ans, des salles étaient encore indépendantes mais maintenant elles appartiennent à des grands groupes. Par exemple, L’Olympia appartient à Sony ou je ne sais pas qui, donc pas question de jouer là . Alors nous faisons des recherches en Europe, en France, en Allemagne pour savoir quels sont les intérêts derrière chaque salle.
"Se lancer dans un activisme politique ?"
Ian Ilavsky : A Silver Mt. Zion essaye d’allier l’esthétique et la politique. Il y a tout un contexte en arrière scène qui agit dans ce sens, que ce soit la façon dont nous produisons nos albums, dont on les sort, la structure économique, le packaging, la démarche artistique… Nous travaillons à tous les niveaux, esthétique comme économique, pour avoir un engagement politique global. Nous sommes vraiment chanceux de faire ce métier et de pouvoir en vivre. Mais de plus en plus, au regard de la scène politique en Amérique du nord, on se pose la question de savoir si c’est vraiment le plus important de penser au prochain album ou à la prochaine tournée. Il arrive un moment où on se demande si l’on ne devrait pas se lancer plus directement dans un activisme politique. On pourrait stopper une année et s’engager volontairement dans la politique. Nous ne sommes pas des experts, il y a des gens au Canada qui sont beaucoup plus qualifiés dans ce domaine et avec qui nous pourrions collaborer. Voilà en tous cas une voie vers laquelle nous tendons de plus en plus.










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