Au début, on se marre. Un prolo blanc et rondouillard roule sur sa Mobylette en faisant coucou à la caméra au milieu des barres de HLM. La voix-off s'esbaudit devant le miracle en béton que représente l'édification de la nouvelle cité des Bosquets-Montfermeil (93). Bonheur des Trente Glorieuses en noir et blanc. Puis un panneau vient casser l'ambiance: "Clichy-Montfermeil aujourd'hui: 40% de chômage, 33% d'immigrés, 40% de la population a moins de 20 ans."

La suite de l'histoire, on la connaît: la fracture sociale, les révoltes de novembre 2005, Nique-La-Police, Nicolas Président. Mais jusqu'ici, personne n'avait jamais filmé la révolte des banlieues de l'intérieur, en suivant au jour le jour ses rebondissements. Grâce au docu choc de Ladj Ly, c'est maintenant chose faite. 26 minutes de gonzo-journalisme, tournées à l'arrache, qui mixent avec succès "la Haine" et "le Message à caractère informatif", ultra-gauchisme et John Carpenter, Michael Moore et CNN International. "365 Jours à Montfermeil" explose ainsi tous les clichés sur les émeutes et permet enfin de comprendre le regard que les cités portent sur elles-mêmes.

REZ-DE-CHAUSSÉE.

Ladj, qui vit aux Bosquets depuis vingt-cinq ans, filme en bas de chez lui: "Comme j'habite au rez-de-chaussée, de ma fenêtre , je voyais les bagnoles cramer." Le reporter choisit d'emblée son camp: "Si j'avais pas eu ma caméra, j'aurais évidemment jeter des pierres et des cocktails Molotov aux côtés des émeutiers." A l'instar d'Abdel Mabrouki (fondateur de Stop-précarité), Ladj Ly appartient à la génération perdue. Père éboueur aujourd'hui retraité, aîné d'une famille de treize enfants, ce gamin du neuf-trois quitte l'école à 17 ans pour enchaîner les "stages de cas soces'": électricité, carriste, plomberie... Sa rédemption, il la doit à son talent, et à la chance d'avoir croisé sur sa route Kim Chapiron, son pote d'enfance. Avec sa bande, c'est à dire le crew Kourtrajmé, il apprend tous les métiers qui font rêver: acteur, réalisateur, producteur, clippeur.

FIGHT DIRECT.

Aujourd'hui, Ladj commence à avoir un nom. Dans son docu, on le voit rentrer dans le lard d'Eric Raoult, son député: "Qu'est-ce que vous faites ici ?! Arrêtez, vous détournez l'argent ! Dès qu'il y a les médias, tout le monde rapplique. Allez, cassez-vous !" Et le plus étonnant, c'est que ce fight direct avec les politiques porte ses fruits: "Maintenant, Raoult sait qui je suis. Depuis, on a engagé un vrai débat que j'ai filmé et qui devrait se poursuivre." Ladj a maintenant le cul entre deux chaises: il a soutenu la campagne d'incitation au vote dans les banlieues - "Chez moi, tout le monde à voté Ségo" - mais conclut son reportage en faisant monter "la Marseillaise" sur des images de casseurs. Il reconnaît admirer le génie et la réussite de Jamel Debbouze mais n'hésite pas à flinguer l'attitude des Joey Starr et autres Bacri venus parader au moment chaud. "On les a vus une fois, et puis terminé. Si c'était pour faire du buzz, qu'ils aillent se faire enc..." La nouvelle dialectique de la banlieue ne casse pas que des briques.

Olivier Stupp

"365 Jours à Clichy-Montfermeil" / DVD (Ladj Ly/Kourtrajmé) / 18 €.