
Benicassim, Espagne, province du Castello. 14 000 habitants. Comme chaque année depuis 13 ans, une marée de festivaliers envahit la ville à la fin du mois de juillet pour assister à ce que l’on considère comme l’un des plus grands festivals d’indie rock européen : le FIB (pour Festival International de Benicassim). Cette année, la marée s’est transformée en un véritable tsunami : 35000 personnes se sont abattues sur la ville (60% d’Espagnols, 40% d’étranger - dont 80% d’Anglais). Désormais coproduit par l’Irlandais Vince Power (propriétaire de Reading et de Glastonbury depuis 2000), le FIB drague ouvertement, avec la complicité de la municipalité, le porte-monnaie des touristes anglo-saxons, un des mieux fournis d’Europe. La marque Heineken se servant elle du festival comme d’un cheval de Troie pour pénétrer un marché espagnol fidèle jusqu'à présent aux productions nationales (la San Miguel). Les pauvres locaux sont donc priés de vendre des boissons fraîches et des drogues dures aux festivaliers cramoisis par des journées intensives de plage sur l’interminable chemin qui mène au site du FIB, véritable forteresse gardée par un service d’ordre féroce.

Campeurs déguisés en singes
S’il pleut en permanence à Paris depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, c’est un déluge de bière, de speed et de « pastillas » qui s’est abattu sur le FIB durant quatre jours. Ambiance festive et déconnante pour un festival qui ressemble de plus en plus à un carnaval (grand succès cette année pour le costume « banane » et le maillot de bain « Borat »). C’est accompagné d’une bande de campeurs déguisés en singes que l’on arrive donc sur zone pour assister au concert des Stooges, point d’orgue de cette première soirée. Iggy Pop, égal à lui-même, gigote sur la grande scène et nous assène un numéro rodé depuis bientôt 30 ans. Les frères Asheton bourrinent derrière lui indifférents, enchaînant mollement les standards du groupe. Quand la tension diminue (lorsqu’ils tentent un nouveau morceau), Iggy descend dans la fosse exciter le public à sa merci avant de le convier à une stage invasion de rigueur depuis la reformation du groupe. On essuie une larme en pensant que ce groupe naguère « dangereux » capitalise désormais sur son image et ne propose qu’un show en pilotage automatique. Bright Eyes qui lui succède ne convainc pas non plus dans une formule big band raelien (tout le monde en blanc) qui laisse songeur. On finit la nuit à la soirée «Vice», entourés d’un régiment de bananes qui s’excite sur le set des Trash Pussies, fashionistas londoniennes qui mixent n’importe quoi, n’importe comment dans une ambiance joyeusement bordélique. On se réveille difficilement au bord de la piscine de notre hôtel en observant médusé les chaussures de plage en croco d’un rock critique émérite.

Mongoloïdes en combinaison jaune
Après un festin de produits locaux (sublime seiche grillée), on tente de digérer en écoutant Antony & The Johnsons. Ça ne passe pas. Le cadre du FIB est mal adapté aux délicates vocalises du gros bonhomme. On préfère l’abandonner pour se rendre au concert d’Herman Düne. David Ivaar en djellaba christique assure avec ses acolytes poilus un show intense de folk rock qui emballe un public réactif et conquis. C’est donc sous les meilleurs auspices que l’on se prend le concert de Wilco en pleine gueule. Jeff Tweedy et les siens livrent un show surnaturel à la fois intimiste et cosmique, qui élève l’orthodoxie americana au rang d’art majeur, et parviennent à faire léviter les fans de Can et de The Band haut dans le ciel d’Espagne. Le final mystique sur « Spiders » d’une élégance et d’une intensité infinie nous transporte directement sur la face cachée de la lune. On pense à Lennon, on pense à Dylan et l’on se dit surtout que Wilco est définitivement un des meilleurs groupes actuels malgré un dernier album décevant.

Enchaîner un concert des Klaxons après un concert de Wilco, c’est un peu comme de passer brutalement de la lecture de Proust à celle de Beigbeder. Ça fait mal. L’enthousiasme des kids bariolés de fluo est pourtant délirant et l’on comprend alors que le trio londonien fait office de boys band pour le public indie rock. Laissons les aux plus jeunes. On a raté le concert de The Rapture, mais un collègue nous rassure : « Les Rapture viennent de faire au rock ce que l’Allemagne à fait à la Pologne.» Soulagé on suit un troupeau qui a acheté des chapeaux rigolos en forme de pot de fleur (25 euros l’unité). Eux c’est sûr, ils vont voir Devo. Alors qu’en règle général toute reformation nous apparaît suspecte (quel intérêt à part s’en foutre plein les fouilles ?), les mongoloïdes d’Akron en combinaison jaune (et chapeau de fleurs donc) accomplissent un spectacle serré et millimétré qui ne sent pas la naphtaline mais le rock bien huilé. Les B 52’s programmés le lendemain ont du soucis à se faire dans la catégorie senior sur le retour.
Ca sent le pipi
Après avoir subit 20 minutes de Digitalism, nous nous incrustons en backstage. Une des principales préoccupations à Benicassim pour les – déjà – heureux détenteurs d’un pass presse est de gratter un pass artiste afin de se faufiler backstage dans l’espoir de copiner avec des groupes près de la piscine derrière la grande scène. Déception, les troubadours regagnent généralement au plus vite leurs hôtels après les concerts laissant derrière eux quelques roadies chargés à bloc et quelques seconds couteaux : qui veut du batteur des Magic Numbers ? Le starfucking n’est plus ce qu’il était. Nous rentrons sagement nous coucher, heureux d’une soirée fantastique.

Samedi 21, après avoir mangé une paella suspecte, rendez-vous avec Os Mutantes, groupe culte du psychédélisme brésilien des années 70 qui a eu la mauvaise idée de se reformer. Au second solo de guitare d’un quart d’heure nous jetons l’éponge sentant une vendetta de fruits de mer s’organiser dans notre estomac. On jette un coup d’œil à Peter Bjorn and John qui peinent à faire patienter le public venu siffloter sur leur tube « Young Folks », avant de se précipiter voir Albert Hammond Jr. En vacances des Strokes, Albert et son gang livrent un concert de rock classique qui lorgne avec efficacité vers Bruce Springsteen. Leur final est malheureusement saccagé par une coupure brutale d’électricité. Dommage. Les furies de CSS ont déjà pris d’assaut la seconde scène – impénétrable - pour un show apparemment dément. On patiente jusqu'à !!!. Comment supporter cette bouillabaisse musicale? Comment regarder un chanteur en short ? Mystère. Le spectacle qui leur succède nous plonge lui dans un abîme spatio temporel. Retour au milieu des années 80, aux synthés guitares, aux yuppies en costard, aux mannequins poudrés en robes du soir. Grâce à Human League, nous nous retrouvons au coeur d’une nouvelle de Bret Easton Ellis. En véritables hibernatus de la new wave chic, leur son n’a pas bougé d’un iota et ils n’ont pas pris une ride. Anachronique et étrange. Les B 52’s ont moins bien passé l’épreuve du temps. On a l’impression d’assister au concert d’un tribute band dans une maison de retraite. Ça sent le pipi. Couches « confiance » pour tout le monde et au lit. Triste spectacle. Et qui a dit que les Arctic Monkeys était un grand groupe de scène ? Le « phénomène » s’essouffle très vite en enchaînant des compos similaires qui voudraient ressembler à des hymnes des Jam. Las, où sont les chansons ? On oublie cette mauvaise soirée en dansant sur l’excellent mix de Dj Koze.

La petite juive à la grosse choucroute
Dimanche 22, On arrive trop tard pour voir Animal Collective mais l’on se rattrape avec les Suédois de The Hives qui cassent la baraque avec un des shows les plus drôles et les plus efficaces du festival. Leur numéro de garage band est une véritable machine de guerre scénique. Irrésistible. Le chanteur Pelle Almqvist le déclare solennellement : « C’est officiel, nous sommes le meilleur groupe de Benicassim cette année. Ça va être très très dur pour les suivants ». Nous sommes presque convaincu avant d’assister au concert d’Amy Winehouse. Viendra-t-elle ? La diva de la soul britannique a en effet habitué ses fans à des annulations de dernière minute, préférant la compagnie des dealers et des poivrots à celles de ses musiciens. Elle est pourtant là, portée par un backing band d’une classe old school absolue, les Dap Kings. La petite juive à la grosse choucroute et aux tatouages de marin avance timide et fébrile devant un public pourtant acquis. On oublie tout dès les premières secondes où elle chante : les filles pleurent, les durs à cuirs tannés par le soleil espagnol s’évanouissent de bonheur. Benicassim fond littéralement pour cette déesse possédée, héritière d’une des plus belles traditions musicales, celle de la soul music. Si la belle n’a rien inventé, elle a faite sienne le répertoire Motown avec une grâce dingue. On fini sur les rotules, priant Dieu qu’Amy Winehouse reste encore un peu avec nous. Rien n’y fera par la suite, ni Kings of Leon, ni Black Rebel Motorcycle Club, ni même Muse qu’on attendait avec une curiosité malsaine, ne nous feront oublier « Boozy Amy ». Seul le set de Chloé, clôturant avec une élégance infinie le festival devant le levé du soleil et une foule extatique, parviendra à faire trembler les derniers irréductibles. Tandis que le soleil brille à Benicassim, nous regagnons Paris où évidemment il pleut. On boit une San Miguel en attendant l’année prochaine.

Photos : Thomas Bartel










Vos commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Vous aussi, déposez un commentaire, cliquez ici