Nicolas Sarkozy serait-il la nouvelle source d’inspiration des jeunes auteurs français ? Une muse qui inquiète plus qu’elle n’amuse. C’est ce que suggère la flopée de romans d’anticipation récents, largement imprégnés des derniers enjeux politiques: ultra-libéralisme, insécurité, rébellion, division des territoires, pauvreté… Si le genre a toujours pris appui sur les craintes, les frenchies révèlent toutes les inquiétudes suscitées par le nouveau Président. Certains avaient même déjà préditsa victoire: Dans le très pop «Foudres de guerre» paru en février, Benjamin Berton imaginait nommément un Sarkozy président, qui aurait choisi un militaire ministre de la Sécurité, confronté à une bande de vrais-faux super-héros !

Une France socialement démolie

Maintenant, prenez «Total Chaos», premier roman de Luc Fivet. En octobre 2017 (sic), la France est démolie socialement et sujette à un ultra-libéralisme dévorant. Paris est partagée en zones de non-droit et certains quartiers de haute-sécurité sont protégés par des palissades. Autre premier roman d’anticipation sociale, «Expiration» de notre collaboratrice Anna Borrel. Elle imagine Paris en une enclave pour bobos surfriqués, coupés du reste du pays par un mur, et qui trompent leur ennui en observant à la télé les habitants des autres zones forcer l’entrée au bazooka.

À l’heure où quelques émeutes sont venues «célébrer» le verdict des urnes, la droitisation de la société n’influe-t-elle pas sur l’imaginaire ? «La Sarkophobie que je ressens profondément et ce qu’elle peut avoir de fantasmé, est une bonne muse. Mais je n’ai pas écrit le roman “pour“ montrer quelque chose, mais “en montrant“ ce que je perçois de la société, parce qu’on écrit toujours avec tout ce qui nous touche, tout ce qu’on ressent très fort», nuance Anna Borrel.

Paris zone libre

Pour Luc Fivet, «l'anticipation d'hier devient le roman social d'aujourd'hui. La partition de Paris entre Zones Protégées et Zones Libres suffit à définir le contexte du récit: les riches se protègent de l’invasion de la pauvreté, la privatisation du monde entraîne de facto sa division entre possédants et possédés, l'omniprésence médiatique noie le citoyen dans un anonymat angoissant... Le lecteur est amené à se poser la question: “Comment en est-on arrivé là ?“. Et il sera ainsi amené à en chercher les causes dans le monde de 2007.»

La question du découpage du territoire et des classes est au coeur de ces deux livres. Pas anodin, selon Jacques Donzelot, conseiller scientifique au Plan Urbanisme Construction: «la caricature romanesque est révélatrice. L’appât du luxe, des lieux de plaisir qui se déploient dans le centre attirent les jeunes des cités qui en sont privés pour la bonne (ou la mauvaise) raison que ces cités ont été conçues à cette seule fin. Aujourd’hui, la séparation d’avec la ville n’est plus la solution mais le problème ! Voyez la concentration policière destinée à filtrer ceux qui émergent de ces banlieues au RER des Halles.»

L’avenir du roman.

Plus subtil mais non moins évocateur, «Permission» de Céline Curiol met en scène un employé de l’Institution, organisme chargé de relater les stratégies diplomatiques internationales. Un collègue est un concurrent et l’entreprise est plombée par des rapports humains à faire geler sur place un Inuit. Surtout, c’est un monde futuriste où la fiction est interdite. Plus aucun roman n’est en circulation, dévoyant les citoyens par un imaginaire qui n’est plus souhaité. Étrange écho à la disparition latente du Bac littéraire et à l’effacement progressif des humanités dans les programmes scolaires.

Mais une question se pose alors: ces auteurs seraient-ils de dangereux gauchistes croisés de déclinologues paranoïaques ? Ils semblent surtout flippés par un avenir en forme de point d’interrogation. Réjouissons-nous, le roman existe toujours. Et ces livres sombres ont l’avantage de nouer un contexte littéraire positif. Car si l’inspiration se nourrit dans l’adversité, ces écrivains ont de beaux jours devant eux. Enfin, pour l’instant, surtout Antoine Bello, l’auteur (avouons-le: plutôt très bon) des «Falsificateurs»: il a voté et soutenu Sarko. Dans la vraie vie d’aujourd’hui.

« Foudres de guerre » de Benjamin Berton, Gallimard, 384 pages, 21 €

«Total Chaos» de Luc Fivet, Fayard, 458 pages, 22 €

«Expiration» d’Anna Borrel, Denoël, 259 pages, 18 €

«Permission» de Céline Curiol, Actes Sud, 256 pages, 19 €

Jean Perrier.

«Depuis les émeutes de l’année précédente, le périmètre était resté tel quel. ... La mairie avait dissimulé le sinistre derrière du polysthyrène et condamné tous les accès du métro et du RER, sans parvenir à masquer les vitres éclatées sur le pourtour du forum, toiles d’araignées incrustées dans le verre. La craillasse en avait profité pour y établir ses quartiers. Les flics n’y mettaient plus les pieds. Entrer là-dedans après six heures du soir revenait à signer un semi-arrêt de mort. On retrouvait régulièrement un cadavre en dehors de l’enceinte, les occupants faisaient le ménage. À l’unanimité, on préférait ignorer ce qui se passait à l’intérieur.»

Extrait de «Total Chaos» de Luc Fivet (Fayard).