Activer les rivalités est aujourd’hui devenu un mode de gestion courant, comme si le monde entier était un bac à sable géant obsédé par la compét’ de zizis. Qui réussit à s’avilir mieux que les autres ? Qui a le yacht le plus long ? Qui acceptera, parce qu’il est un homme un vrai, de tenir le manche vibrant du coucou déplumé qui va aller s’encastrer dans un avenir sans horizon ? Dans ce contexte, la diffusion de La petite mosquée dans la prairie sur Canal Plus fait figure de bouffée d’air frais, une sorte de vent léger qui semble se jouer du cycle des fatalités. Créée par la réalisatrice d’origine pakistanaise Zarqa Nawaz pour la chaîne canadienne CBC Television, cette série dont le titre rappelle un incontournable hit télé des années 70 braque ses caméras sur la communauté musulmane d’une petite ville imaginaire nommée Mercy (de rien, ahahahahahah !).

Une ceinture d'explosif

Là, dans ce coin paumé, débarque un tout jeune imam qui vient reprendre les reines de la mosquée locale, un gars terriblement moderne et résolument imberbe. Malgré sa bonne volonté, rien ne sera épargné à notre héros, confronté aux pires questionnements théologiques : une palissade de hockey doit-elle séparer les hommes et les femmes durant la prière ? Peut-on se présenter sans voile devant son prof d’aérobic si celui-ci est homosexuel ? Jusque là, l’industrie du spectacle avait appris à flinguer le musulman ou –au mieux- à disséquer sa sombre psychologie, mais il n’était certainement pas question de rire avec lui. Et d’abord, était-il seulement capable de se taper sur les cuisses sans déclencher une ceinture d’explosif, cet inquiétant barbu ? « À travers la comédie, j'espère qu'une petite lumière éclairera la lanterne de ceux qui ont des préjugés, notamment dans le monde post-11 septembre, explique Zarqa Nawaz. Mais la série est bien une sitcom, pas une satire politique, même si elle s’inspire de mes propres observations de musulmanes élevée en Amérique du nord».

Légèreté électrique

Ce point de détail est capital. Là où il eut été facile –et tentant- de sombrer dans une forme de moralisme larmoyant, une ode à la différence folklorisée par quelques djellabas et autres tapis d’orient, Zarka a choisi de situer son travail dans cette zone frontière où le traditionalisme religieux et la modernité à dominante consumériste se livrent à un dialogue parfois houleux. Parcourant cette ligne de tension, l’œuvre de la réalisatrice possède une sorte de légèreté électrique pour le moins plaisante qui a tout de suite interpellé les téléspectateurs d’outre-atlantique. Certains ont même voulu y voir un nouveau Cosby Show, un moyen pour une communauté donnée (musulmane pour l’occasion) de faire accepter sa différence en lui appliquant le philtre de l’humour. Saluons ici l’audace programmatique de Canal Plus (première chaîne étrangère à mettre la série à l’antenne) qui a choisi d’installer La petite mosquée en clair, afin que le plus grand nombre puisse la visiter. Pendant que certains se prosternent devant les énergies morbides, la vie continue son chemin, impassible et confiante.

Canal Plus, le samedi à 13h30 à partir du 14 juillet