Technikart : Tu viens de lancer Poptronics, quelle est l'ambition de ce projet ?

Annick Rivoire : L'utopie douce de "poptronics", c'est d'être le média des cultures électroniques, de défendre l'idée qu'une vraie culture, pas forcément underground, élitiste ou overtechno, est née des pratiques liées aux nouvelles technologies, que cette culture éparpillée souffre d'une absence de reconnaissance, en France en tout cas.

Technikart : Comment est née l'idée de Poptronics ?

Annick Rivoire : D'une dizaine d'années passées à observer à Libération les dites pratiques, à constater que le numérique faisait tout exploser, les frontières entre disciplines, les règles du jeu de la distribution et de la diffusion de musique et d'images, des professions entières type les architectes ou les enseignants, etc. Et que face à ces bouleversements, la France en général, et ses médias en particulier, restaient furieusement frileux, voire carrément peureux. Soit ils n'y captent rien et font des reportages dythirambiques sur le Web 2.0 et Second Life, soit ils n'y captent rien et font des commentaires hypernégatifs sur l'Internet repaire de pédophiles et de pirates sans foi ni loi.

Technikart : Pourquoi être partie de Libé où tu écrivais déjà sur le sujet des cultures électroniques ?

Anncik Rivoire : La principale c'est la situation économique de Libé. J'ai toujours connu un Libé en crise, qui manquait d'argent, qui se "repliait talentueusement" comme disait Serge July à chaque revers. Après le baroud d'honneur de la rédaction à Noël 2005, avec Libélutte (j'étais l'une des responsables de cette tentative de refonder le journal), j'ai vu la reprise en mains par l'actionnaire, Rotschild, et par l'équipe de direction emmenée par Joffrin. July, puis Joffrin, en gros le changement n'avait pas eu lieu. Libé donne le sentiment (faux) qu'on peut tout tenter, mais cette liberté apparente est totalement bordurée (en gros, ça va beaucoup mieux quand on est un grand reporter prix Albert Londres que quand on pond de la notule critique en pages culture). J'en avais assez de proposer des projets, des idées, des pistes que tout le monde trouvait formidables mais qui n'aboutissaient pas parce que les financiers, parce que les chefs, parce que la lourdeur structurelle de la machinerie quotidienne.

Technikart : Quelles sont les grandes tendances que tu vois se dessiner dans cette culture électronique ? On a beaucoup parlé il y a quelques mois du 2.0, qu'en penses-tu ?

Annick Rivoire : Le Web 2.0 est un concept marketing pour redonner envie aux investisseurs et aux business angels. C'est totalement réussi de ce point de vue. Bien sûr, ça correspond aussi à de nouvelles capacités des réseaux, flux RSS, interconnexions plus poussées, etc. En gros, c'est l'Internet première génération en version upgradée. Au moment de l'explosion de la bulle Internet, en 2000, plus personne ne pariait sur l'avenir de l'interactivité (l'énorme différence avec tous les autres médias, c'est le fait que le tuyau marche dans les deux sens, émission-réception). Les financiers se sont gourés et les nouveaux usages (partage de photos, sites communautaires, réseaux sociaux, etc) le prouvent quotidiennement. C'est très amusant d'ailleurs de voir comme les experts peuvent se vautrer. Je trouve toujours fascinant d'étudier l'impact des nouveaux usages, ceux que les capitaux-risqueurs n'imaginent jamais, sur l'économie réelle. Aujourd'hui, les milliers de "résidents" dans Second Life, le monde en 3D totalement construit et régulé par ses utilisateurs, préfigurent sans doute une nouvelle manière de se comporter socialement. On n'a pas fini de se dupliquer, de gérer nos multiples identités et nos vies parallèles. Ça risque d'être compliqué à suivre mais prenons l'exemple du portable: combien d'entre nous (les vieux je veux dire, ceux qui ont connu ce temps sans appendice collé à l'oreille) pourraient aujourd'hui se passer de leur mobile? La course en avant technologique ne devrait pas s'arrêter de si tôt. Et la culture électronique devrait logiquement continuer à s'insinuer partout, dans toutes les sphères de la culture traditionnelle et jouer beaucoup des effets de temporalité (on est ici et ailleurs en même temps, on a des inconnus pour voisins, et des amis virtuels...), et puis nous alerter sur les dangers de la privatisation des technos. Je suis curieuse aussi de voir comment les différences culturelles vont de plus en plus s'affirmer sur le Net. Dans Second Life justement, c'est un seul monde pour tous les résidents, qu'ils viennent du Japon, d'Europe ou des Etats-Unis. Est-ce que cette mondialisation virtuelle va déboucher sur le retour au "glocal" ou au contraire sur un syncrétisme culturel? Les pratiques communautaires et participatives, les échanges de fichier par exemple ou la communauté du libre (le logiciel libre) qui ont beaucoup fait parler d'eux grâce à leur lobbying intensif sur les projets de loi vont-ils se laisser rattraper par l'économie et les lois du capitalisme libéral? Chaque nouvelle technologie génère ses opposants et son retour de flamme, le low-tech en l'occurrence (qu'on peut comparer au retour à la terre des hippies des années 70) pourrait se développer, accompagné d'une forme d'écologie des nouvelles technos.

Technikart : Quelles sont tes influences ?

Annick Rivoire : Multi-médias pour le coup, littérature et politique, musique et architecture, street-art et plus généralement toutes les cultures underground. Bref, un joyeux mix de fondamentaux comme la "TAZ" d'Hakim Bey ou le Timothy Leary de "Chaos et cyberculture". Quelques textes fondamentaux sur la culture électronique (de Bruce Sterling à Cornelia Sollfrank, du Manifeste cyborg à McLuhan ou Pierre Telihard du Chardin) dans le bouquin très bien foutu de Nathalie Magnan et Annick Bureaud (édition ENSBA, 2002), "Connexions, art, réseaux, médias". Il y a aussi un peu de Pierre Lévy pour l'intelligence collective, de Bernard Lahire pour la "culture des individus", de Peter Sloterdijk et de Slavoj Zizek pour le côté philo de la chose...

Technikart : Le graphisme du site est très radical, est-ce que ça sera également le cas pour le contenu ?

Annick Rivoire : Radical, radical, c'est juste qu'on choisit de ne pas faire comme tout le monde. Du noir et blanc et de la trame quand partout ça clignote et ça flashe de mille couleurs. Mais poptronics ne sera pas le porte-parole des alter, si c'est le sens de la question. Parce que les alter ne sont pas toute la net-culture.

Technikart : Peux tu nous donner des exemples de sujets que tu vas développer prochaînement ?

Annick Rivoire : L'armée américaine qui file des milliers de dollars pour un concours de jeux vidéo plus réalistes que la guerre, histoire de recruter ses futurs soldats. Un concert acousmatique dans la saline royale d'Arc-et-Senans (ou comment la musique s'installe dans une architecture de la surveillance), le mondial du jeu vidéo ou la mise en ligne des archives de la Fondation, un collectif punk-situ des années 80 avec l'inénarrable Nini Raviolette...

Technikart : Tu considères Poptronics comme un média ? Une plateforme pour les haktivists ? Comment définairais-tu l'ambition originale de ce nouvel espace ?

Annick Rivoire : L'idée c'est de proposer un média qui se tient éditorialement, avec sa ligne et ses parti-pris, et de mettre en place les outils pour que la communauté des lecteurs devienne une communauté active. C'est le chantier de l'été. Utiliser le média Internet pour ses spécificités, le magazine en PDF pour sa qualité hybride, entre le papier et l'écran, sorte de métaphore de la passerelle que poptronics entend mettre en place entre les deux mondes, le physique et le numérique. Une plate-forme, oui, mais pas que pour les hacktivistes, aussi pour les artistes contemporains et ceux qui veulent réfléchir et ne pas mourir idiots. Ça fait du monde non ?

Technikart : Comment comptes-tu péréniser poptronics ?

Annick Rivoire : C'est la question qui tue... L'ambition affichée, c'est de créer un rendez-vous régulier, avoir des milliers de visiteurs actifs, une "foule" d'accros qui devraient convaincre les investisseurs que le web 2.0 c'est aussi (enfin!) du contenu de qualité. La pub suivra et la revente de contenus à des grands médias généralistes aussi.

Technikart : Peux tu nous dire qui collabore pour l'instant ?

Annick Rivoire : C'est un mélange de jeunes journalistes et frais émoulus des universités (des thésards quand même pour avoir du contenu de qualité toujours), de journalistes plus aguerris, on dirait même des pointures comme Elisabeth Lebovici, ex-Libé et surtout critique d'art contemporain réputée, qui est rédactrice en chef de notre "pop'lab" le magazine en PDF ouvert à la création, des "hybrides" comme Benoît Hické qui participe chaque année à la programmation du festival de Clermont-Ferrand (courts-métrages labo et clips) et s'intéresse à toutes les formes d'images sonores, des spécialistes précieux comme Matthieu Recarte, critique rock, et des artistes invités à investir la plate-forme en inventant des traitements nouveaux, comme David Guez qui nous a fait le premier pop'lab et concocte désormais une rubrique sonore, Boot', sorte de prise de parole de l'artiste sur une création, une expo ou un autre artiste, ou Pierre Giner, qui distille ses petites phrases d'actualité légèrement modifiées. C'est étrange et brindezingue, donc totalement poptronics !

Technikart : Pourquoi est-ce qu'on n'a pas eu encore en France un journal genre Wired ?

Annick Rivoire : On en a eu mais ils n'ont pas marché. Souviens-toi de Futurs un mensuel papier glacé avec une vision hyper positive des nouvelles technos. C'était avant l'explosion de la bulle internet et cette vision généraliste positiviste n'a pas pris. Il faut dire qu'en France, on a toute une tripotée de magazines hyper spécialisés (le rayon informatique est impressionnant dans les kiosques) pour les PC pour les Mac pour les Linuxiens, pour les jeux vidéo, etc. A mon avis, c'est aussi une question plus culturelle: on a en France une attitude très critique vis à vis de la science, les intellos ne s'y intéressent que peu, les institutionnels de la culture sont carrément hors champ (quand ce n'est pas du mépris pour tous ces trucs qui clignotent et sont compliqués, c'est de l'indifférence). La curiosité et l'ouverture d'esprit ne sont pas forcément les qualités françaises par excellence, et les groupes de presse, s'ils étaient aventureux, ça se saurait, y'a qu'à regarder l'offre de magazines, c'est quand même pas brillant brillant... Mais j'espère bien qu'avec le succès de poptronics.fr on pourra proposer prochainement un magazine papier poptronics, pour utiliser les qualités du papier et toujours enfoncer le clou: y'a pas tant de différence entre le monde physique et l'autre, je ne suis pas une nerd, et les lecteurs de poptronics non plus, ils sont de leur temps et puis voilà.

Interview Nicolas Santolaria

www.poptronics.fr