Technikart : Pourquoi faire un album de reprises quand on est un auteur réputé la qualité de ses textes et son amour de la poésie ?

Patti Smith : Parce que je suis aussi une artiste intéressée par la lecture. C’est une vieille tradition, pour un chanteur, de chanter les chansons d’autres. Joan Baez l’a fait, Bob Dylan l’a fait, Maria Callas aussi, elle faisait tout le temps des reprises de Giacomo Puccini, d'Edith Piaf... Mais si je fais des reprises c’est aussi pour pouvoir prendre des vacances sur moi-même. Parce que quand tu chantes tes propres mots, au bout d’un moment ça peut te devenir pesant, tu en as assez de te ressasser. Dans ce cas, c’est très libérateur de chanter les mots de quelqu’un d’autre, surtout s’ils reflètent quand même ton état d’esprit. Faire des reprises, d’est également pour moi un moyen d’en apprendre plus sur soi-même. Comme j’écris toutes mes chansons avec les mêmes musiciens, elles finissent par toutes sonner un peu de la même manière. Sur cet album, je me suis donc faite violence pour chanter des choses que je n’aurais jamais écrites, juste pour voir ce que ça donnerait. Et j’ai appris des choses sur ma voix ! Je viens de réaliser que je pouvais chanter de différentes façons, donc c’était comme une éducation. Et c’était amusant.

Technikart : J’ai l’impression que vous reprenez ces classiques rock comme s’il s’agissait de cantiques. Qu’en pensez-vous ?

Patti Smith : Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, mais je ne rejette pas cette éventualité. Parce que quand je pense à ces chansons, surtout "Smells like teen spirit", je la considère absolument comme étant un cantique, elle est absolument aussi impuissante qu’un petit cantique, absolument, même "Midnight Rider". Je ne dirai pas que je les ai toutes approchées comme ça, mais de la manière dont je les comprenais et les ressentais, c’est-à-dire avec un mélange de respect et de vénération, surtout "Are you experience ?". Mais chaque soir, quand on joue "teen spirit", j’ai pleinement conscience que c’est comme un cantique. Nous avons une histoire faite de cantiques et de vieilles chansons, comme "God stands" et même des chansons plus grandiloquentes comme "Radio Ethiopia", qui se rapprochent d’un chant biblique. Donc merci, j’apprécie votre vision des choses. C’est une belle vision des choses.

Technikart : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la pochette de votre premier album, Horses ?

Patti Smith : Hé bien quand je regarde cette photo, je vois un moment entre Robert Mapplethorpe et moi. Cette séance de photo fut très simple, c’était juste Robert et moi dans une pièce avec la lumière du jour. Il a pris douze photos. Aujourd’hui, c’est marrant car quand les gens veulent des photos, ils en prennent une centaine ! L’autre jour, j’étais avec un photographe et il n’arrêtait pas de shooter. Je lui ai dit : "Combien de photos as-tu pris ?" Il m’a dit : "Douze ou treize". J’ai dit : "Stop, très bien. A ce stade, Robert Mapplethorpe aurait déjà fini."  Robert, quoi qu’il veuille, il l’obtenait. Et mettait dans le mille. Quand je vois cette photo, ce n’est pas donc pas moi que je vois, mais lui en train de me regarder.

Entretien : Sylvain Fesson

Photos : Jean-Marc Grosdemouge