Ils ont grandi dans un lotissement pavillonnaire de banlieue, leurs pères roulaient en 504 et ils prenaient leurs vacances à la Grande-Motte… L’un est devenu trader à Londres, l’autre chômeur de longue durée s’apprête à tirer dans le tas. Le troisième se nomme Eric Reinhardt et est l’auteur de cet épais roman énigmatiquement intitulé « Cendrillon ». En fait, ces différents personnages – il y en a d’autres, un en particulier… - se révèlent être le même homme. D’infimes inflexions du destin ont décidé de parcours totalement dissemblables.

Déjà auteur du très pince-sans-rire « Moral des ménages » en 2002, ce quadra aux airs de prince charmant est par ailleurs éditeur d’art et on lui doit des ouvrages sur le chausseur Christian Louboutin ou le chorégraphe Angelin Prejlocaj. D’ailleurs il se laisse aller à des considérations sur les femmes aux pieds cambrés qui chaussent du 371/2 – pour des pantoufles de vair ? -, les couloirs de l’Opéra de Paris ou, tout simplement, sur l’automne.

Mais tout cela s’éloigne de l’autofiction auto-centrée et auto-érotisée pour former un roman-monde paradoxalement inquiet et jouisseur. Une geste de la classe moyenne française des années 70 à nos jours avec laquelle Reinhardt n’est pas sans rappeler Don De Lillo. Entremêlant comme l’Américain les destins anodins en un devenir plus grand.

On pense aussi à Houellebecq, dont on retrouve l’obsession de la petite bourgeoisie périurbaine. Mais un Houellebecq moins neurasthénique, plus truculent. Comme lorsque, pour la première fois, le héros se retrouve « dans un lit avec une représentante de la bourgeoisie culturelle de gauche. » Elle lui tient à peu près ce langage : « Les gens de votre milieu, leur seule chance de s’en sortir (…) c’est le système américain, ouvert à tous, décentralisé fondé sur l’économie de marché, la reconnaissance du mérite… et non pas sur le jacobinisme, le conservatisme, l’esprit de caste, la centralisation des pouvoirs, ce système élitiste patiemment défendu, d’héritage, de droit du sang, par la bourgeoisie intellectuelle de gauche depuis des décennies… »

Ce paradoxe apparent, Eric Reinhardt pourrait le ressasser stérilement comme le fit Jean-Eric Boulin dans « Supplément au roman national » à la rentrée dernière (chez les même éditeur, tiens donc…). Il choisit, au contraire, d’en faire le carburant d’une fiction foisonnante et grinçante, aussi culottée sur le fond qu’inventive dans la forme. Chapeau bas.

JACQUES BRAUNSTEIN

« Cendrillon » d’Eric Reinhardt (Stock/ 578 pages / 24 euros)