Pour juger du buzz sur un auteur étranger, il suffit parfois de demander leur opinion à quelques-uns de ses compatriotes, si possible des écrivains qu'on aime bien. Direction la Grande-Bretagne, avec quelques mails. «Depuis le temps que je vous dis que ce type est un génie», crâne Toby Litt. Pour James Flint, «le Royaume n'avait pas eu un type de cette trempe depuis des lustres.» Même s'il est américain, on a demandé son avis à Douglas Cowie: «Ce mec a tout de l'auteur-culte. “Cartographie des nuages”, c'est le meilleur livre que j'ai lu depuis cinq ans.» Qui est donc cet élu, qui rivalise en popularité avec Elizabeth II et Paul McCartney ? Retenez son nom: David Mitchell. Car vous n'oublierez jamais sa «Cartographie des nuages».
ESPRIT FANTOMATIQUE.
On avait déjà repéré, lors de sa parution française en 2004, «Ecrits fantômes», sorte de «Tour du monde en 80 jours» entrecroisant les destins d'un terroriste au gaz sarin, un disquaire tokyoïte, un avocat véreux de Hongkong, un mafieux russe, un gardien de zoo paranoïaque et tant d'autres — sans oublier un esprit fantomatique, qui semble zapper d'histoire en histoire.
Bluffante, la facilité avec laquelle Mitchell pouvait changer de registre et d'univers tout en créant une unité qui fait tenir le récit. «J'aime mêler les atmosphères et les formes, nous dit l'auteur surdoué, pour voir s'il est possible de construire un roman cohérent à partir de narrations opposées sans que ça vous explose à la gueule.» Puis il ajoute, dans une étrange envolée mathématico-cinéphilique: «Il y a une phrase d'Eisenstein sur le cinéma qui me plaît beaucoup: “Un plus un égale trois.” Ce qui est intéressant dans la création, c'est de trouver le “un” de plus qui vous permet d'arriver à trois.»
VOYAGE DANS LE TEMPS.
Si l'ambition d'«Ecrits fantômes» avait de quoi impressionner (surtout au regard de la majorité des romans de trentenaires français), «Cartographie des nuages», met la barre à des sommets rarement atteints. Le livre s'ouvre sur le journal de voyage d'un juriste américain, Ewing, qui traverse le Pacifique en 1850. Alors qu'on s'attend à un énième roman historique, le récit s'arrête en plein milieu d'une phrase pour passer à une autre histoire, constituée à partir de lettres d'un jeune compositeur bisexuel un rien opportuniste en Belgique. Puis nous voilà dans la Californie des 70's, en compagnie d'une journaliste enquêtant sur une conspiration nucléaire.
On suivra ensuite les déboires d'un éditeur britannique, puis d'un cyborg condamné à disparaître. Arrivés à la moitié du livre, la chronologie s'inverse, et, par effet de symétrie, le passé est éclairé par le futur. Et, au-delà de la qualité des intrigues respectives, l'expérience de lecture vire alors au vertige.
«UN VERRE DE VIN».
On a ici l'impression de voir se télescoper des influences a priori antinomiques. David Mitchell cite volontiers John Cheever, Georges Pérec, Borges, Dickens ou… «le Grand Meaulnes». Lorsqu'on lui accole l'étiquette «postmoderne», il s'en amuse: «C'est un truc de critique que je préfère m'épargner, de peur d'avoir une attaque cérébrale. Je le dis d'autant plus volontiers que j'ai écrit une thèse de doctorat consacrée à la définition du roman postmoderne. C'est la honte, mais je me souviens même pas de mes conclusions… Ça parlait de métafiction et de degrés de réalité, quelque chose comme ça. Rien que d'y penser, j'ai besoin d'un verre de vin…»
En traversant les époques, les lieux et les formes littéraires, David Mitchell semble avoir saisi quelques-unes de nos interrogations contemporaines, de la mondialisation à la relativité du temps. «J'aime bien cette idée selon laquelle la littérature est une machine à voyager dans le temps car cela me donne la posture d'un personnage intrépide comme le héros de Wells. Ou l'inénarrable Doctor Who. Mais je ne sais pas si les Français connaissent cette icône de la pop culture britannique». Et si David Mitchell était le véritable Doctor Who ?
«Cartographie des nuages» de David Mitchell / (L'Olivier) / 672 pages, 23 €.
DAVID MITCHELL, LA LIFE
1969_Naissance à Southport, Meyerside.
Années 90_Après un doctorat de littérature comparée, il vit un an en Sicile, puis devient enseignant pendant huit ans au Japon.
1999_Parution d'«Ecrits fantômes», qui reçoit le John Llewellyn Rhys Prize (l'équivalent du Goncourt du Premier roman)
2003_David Mitchell est retenu dans la liste des meilleurs écrivains de moins de 40 ans de la revue «Granta».
2004_ «Cartographie des nuages» s'arrache dans les librairies britanniques et reçoit quatre prix majeurs.
2006_David Mitchell vit avec sa femme et ses deux enfants en Irlande. Son dernier roman, «Black Swan Green», a été finaliste du Booker Prize.










Vos commentaires
1. MamSand à posté mercredi 4 juillet 2007
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