Il est là , en face de nous et de sa onzième bière, on peut donc en témoigner : Luz ne porte pas de barbe à la Robert Hue, ni de foulard à la Michel Polac, mais un look dans le vent, façon Lester Bangs 2007. Pourtant, quand on a découvert ses dessins dans Charlie hebdo il y a quinze ans, on s'est demandé s'il n'était pas de la même génération que Wolinski - un soixante-huitard mondain, adepte de pinard bio fabriqué pas loin de chez Bové. Mais non, ses dessins l'ont depuis prouvé : Luz est de notre génération.
Nous sommes attablés dans un bar à enquiller demis sur demis donc. Luz n'a rien d'un ancien combattant, tout d'un trentenaire à la cool. Il dessine toutes les semaines aux côtés de Cabu et de Siné mais, contrairement à eux, il préfère LCD Soundsystem à Georges Brassens. Il signe ses mails « Camarade ! », mais avant, il met « Yo ». Il a été salué le 27 mars dernier par James Murphy lui-même au beau milieu de son concert - « Vous pouvez être fier d'avoir quelqu'un comme "Louz" en France ! », a hurlé l'homme de LCD Soundsystem devant un public hystérique. La grande classe. « Louz » n'aime pas la chanson française ? Nous aimons Luz.
Un environnement démago-réac
Pourquoi a-t-on pu croire qu'il était un vieux gaucho ? Parce que ses premiers albums s'inscrivaient dans le moule Charlie pur jus, politiques, anti-droite, dans un style en directe descendance de Willem ou Vuillemin : en 1998, son album les Mégrets gèrent la ville, sur l'horreur d'une agglomération sous la botte de l'extrême droite, puis Cambouis, recueil traitant de l'épouvante suscitée par le 21 avril 2002. Depuis, il a consacré ses quatre derniers livres à la musique. Ouf, Luz n'est donc pas le Renaud du dessin, mais un dessinateur de gauche passionné de rock, un salarié de Charlie hebdo accro à l'électro. Au début de son livre Claudiquant sur le dancefloor, Luz raconte la mission que lui a confié fin 2002 le boss de son journal, Philippe Val : « Il faut que Charlie soit en phase avec son temps : nous devons parler de la scène électro. » Etonnement : l'hebdo assimile alors l'électro à « du boum-boum militaire », les disques qu'ils reçoivent sont « du sous-Ferré, du sous-punk-ragga-ska avec des paroles façon : "Flic = caca", des sous-rigolos chantant : "Flic = pouët-pouët". » Comment parler de trucs branchés dans un environnement démago-réac ?
Luz aime la politique et l'électro, mais pas seulement. Il adore Thomas Bernhard, les Simpson, Richard Matheson, Jan Guillou, The Fall, le R&B, le Pulp... Erudit et touche-à -tout, il considère son engagement à gauche comme n'étant pas une fin en soi : « Si l'extrême gauche écoute du dub, on les encule ! Les rédacs de 3e des chanteurs politisés, non merci ! Les soirées entre gens qui possèdent tout le Poulpe et Manu Chao, au secours ! »
C'est pas mal d'écouter de la merde
On est souvent étonné, bêtement, que beaucoup de gens censés nous ressembler ont finalement une vision si bas du front du monde qui nous entoure : que le prisme « de gauche », qui doit élever vers le haut, tire régulièrement vers le rase-mottes - avant d'être un groupe qui lutte contre les inégalités, Zebda est un affreux combo. N'est-il donc pas possible d'être à la fois citoyen humaniste et branché pop ? Si. Luz en est l'exemple parfait. Il parvient à transformer deux tares opposées, l'altermondialisme crevant (anti-Sarko, anti-marché, anti-Bush, etc.) et la branchitude risible (pins de Le Tigre, look porno-70's, DJ à Benicassim) en une qualité homogène. « Je vois aucun problème à concilier dessin, politique et musique, s'enflamme-t-il derrière ses lunettes et sa petite moustache. Au lycée, j'ai fréquenté des potes marxistes, trotskistes ou léninistes, qui étaient trop cons. Ils n'ont pas réussi à me faire douter du fait que je suis fondamentalement de gauche, à fond. Là , je vote Voynet. Et je prends de la coke avec James Murphy. Il n'y a pas de schizophrénie. Allez vous faire foutre ! »
Rénald Luzier est né à Tours, « le 7 janvier 1972, je te donne la date exacte, tu pourras me faire un cadeau pour mon anniversaire. Ma mère était coiffeuse. Elle a toiletté la mère d'Arnaud Viviant, aussi tourangeau. C'est lui qui m'appellera vingt ans plus tard pour me faire dessiner dans les Inrocks. » Enfance « heureuse, donc chiante ». Pas de crise d'ado : « Mes parents sont trop cool. » Le père de Luz bosse au Crédit agricole et s'occupe aussi de la médiathèque de la ville. Le fils unique accède à plein de disques : « A 11 ans, Murmur de REM, une claque. J'ai aussi acheté des picture-discs de Duran Duran et Scorpion. C'est pas mal d'écouter de la merde, ça forge le goût. Rien de pire que ces nouveaux parents qui gavent leurs enfants de musique classe. »
Allez vous faire foutre !
Bon élève, bac C, fac de droit, où Luz zone trois ans, se consacrant surtout à deux fanzines, Sans interdit et Hiroshima. L'été 1991, à 19 ans, il vient enfin à Paris proposer ses dessins. La Grosse Bertha, où officient Cabu et Philippe Val, le coopte. Quand les deux hommes relancent Charlie hebdo l'année suivante, Luz suit le mouvement. Il case également des dessins aux Inrockuptibles, Fluide glacial, l'Humanité, Ras L'Front, Magic, Libé, et des tonnes de flyers, techno, gaucho, pop... Car son talent est vite reconnu. Philippe Val, paternaliste : « J'ai eu la responsabilité de lui conseiller de quitter ses études, je savais que son talent lui permettrait de vivre de ses dessins. Au début, il a dormi chez moi, puis il a vite gagné son autonomie. » Luz : « C'est sympa chez Val, dans ses chiottes, il y a une reproduction de Giotto, qu'est-ce que j'ai pu me branler devant ! » Luz s'est aussi beaucoup masturbé devant les dessins de Crumb, il s'est beaucoup tripoté tout court, et il ajoute : « Allez vous faire foutre ! »
Depuis, des dessinateurs plus jeunes ont débarqué à Charlie, comme Riad Sattouf, très admiratif de son aîné : « Je l'adore, il est trop marrant ce mec. Et surtout, quel génie ! Avec un minimum de traits, il raconte tout. Au-delà du gag, par exemple sur Bernadette Chirac, il arrive à dessiner une atmosphère hallucinante. C'est un virtuose ! » Philippe Val : « Aujourd'hui, Luz fait partie de la génération intermédiaire. Il compte beaucoup ici. » L'ex-Tourangeau y est salarié à 3 000 € par mois. Son premier grand succès, c'est donc une publication Charlie, Les Mégret gèrent la ville. « J'en ai vendu 60 000 exemplaires et j'ai gagné 180 000 francs. Je me suis acheté un 50 m2. Pour le meubler, il a fallu que j'aille à Habitat. Tu te rends compte ? Tel un vulgaire Bénabar ! » On reprend une bière. « Et l'autre soir, pour l'aftershow de mon pote James Murphy, je me retrouve à jouer au Baron, un lieu tellement pas moi, avec ces yuppies qui débarquent en Maserati... C'est une angoisse, me transformer en ce que je n'aime pas. »
Qu'il aille se faire foutre !
Robert Alves, journaliste à Magic, fondateur du collectif Pop Not Pop, où officie Luz : « J'ai connu Luz il y a quatre ans. On s'est mis à sortir tout le temps, la débauche. On est comme des frères, à passer des disques dans les soirées. Je me rappelle de l'aftershow des Strokes au Paris Paris : à 2h00 du mat', il se met à jouer de l'indus bruitiste, horrible, de la provoc' gratuite, il s'est presque fait sortir. Il s'est quand même assagi depuis, il a pris conscience de son statut professionnel, il ne peut pas arriver dévasté les lendemains aux réunions de rédac' de Charlie. Ça fait un moment qu'il a du succès, il en récolte le fruit avec J'aime pas la chanson française. »
C'est donc le deuxième best-seller de Luz, sorti en mars dernier. Un artiste lui fait une bonne promo : lors des Victoires de la Musique, Gonzales monte sur scène avec la BD. Luz : « Ce soir-là , je suis DJ au Pop In. Avant de m'installer derrière les platines, je reçois des tonnes de textos : des copains m'annoncent que Nagui parle de mon livre à la télé ! Mais moi, je voulais juste chier dans la bouche de cette chanson française. » Y aura-t-il un deuxième tome ? « Non. Trop crevant, trop déprimant. J'ai d'autres projets. Soit raconter une histoire façon Soleil vert, Ibiza sous les eaux, une ville dirigée par un DJ, un David Guetta maire. Ou un vrai reportage à Ibiza, vu d'abord de façon hédoniste, gorgé de drogues, puis pareil, mais sans drogues, l'horreur d'être lucide... En tout cas je veux déconnecter de la France. Le public des concerts français, pfff... qu'il aille se faire foutre ! » Tu es défoncé ami gaucho : on t'aime !
«J'aime pas la chanson française» (Hoëbeke). 64 pages, 10,50 euros).










Vos commentaires
1. Nobody en Personne à posté samedi 23 juin 2007
2. sylvain à posté mardi 28 août 2007
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