19 mars. 18h30. La voilà qui arrive, dévale la rue Béranger, brushing au vent, iPod blanc dans les oreilles. Je l’attends au tournant. Pour parler de son livre. Révélant sous son accrocheuse couverture orange Casimir, 150 pages écrites gros avec une simplicité de style déconcertante, son livre "Pour en finir avec la politique à papa" m’a intrigué et laissé sur ma faim. Elle consacre les deux tiers de l’ouvrage à résumer ce que tout trentenaire sait déjà (que le monde a changé depuis les années 50, que les grandes idéologies sont tombées, que les gens se sont émancipés, cultivés, responsabilisés…) et n’en laisse donc qu’un petit tiers pour dire en quoi la politique doit changer et comment les trentenaires la change déjà sans s’en rendre compte (en faisant des flash mobs, en s’informant sur des blogs, en mangeant bio, en s’engageant dans des assos, en triant ses déchets…). Manquant d’autocritique, l’approche positiviste semble pêcher par excès de douceur. Dès le prologue, l’auteur va jusqu’à désavouer le titre du livre, "exagérément provocateur car il ne s’agit pas de révolte" ni de "tuer le père". Alors, trop light ?

Guénaëlle arrive après la bataille, après celle des grands idéaux de mai 68, après celle éditoriale qui a vu déferler ces derniers années beaucoup de livres consacrés aux trentenaires. Et elle s’en réjouit presque. Après la bataille, c’est encore la bataille. La bataille n’est finie qu’en apparence, dans le spectacle du défoulement démocratique qu’elle a copieusement laissé paraître. Dans cette après guerre, il est encore temps (enfin temps ?) de s’atteler à la reconstruction d’une vraie politique. C’est dans ce recul que ce livre (qui ne paie pas de mine) prend tout son sens. Alors de notre côté on se réjouit presque d’en parler maintenant que les urnes ont tranché.

Ça fait quatre mois que son livre est sorti. Deux quand je la rencontre. Elle découvre les joies d’avoir un "filtre très institutionnel" qui la relie aux médias : une attachée de presse "marrante" car "un peu out" malgré son jeune âge. Durant ces deux mois le filtre a bien bossé : Guénaëlle a fait un peu de télé (Direct 8, Canal+, France 2), de radio (France Inter, Europe 2), de presse (Toc et Psychologie Magazine), mais pas de médias institutionnels auxquels elle s’attendait. Elle n’est "pas mécontente" pour autant : elle voit que son livre agite aussi la blogosphère et de son point de vue c’est presque préférable "que ça se passe ainsi, de manière un peu dérégulée". Elle craignait de décrocher un article dans un média qui l’aurait rendu fier mais "qui n’aurait pas fait bouger ni réfléchir."

Son livre a suscité des réactions diverses car les gens l’attaque par des "angles différents" selon leur âge et leurs préoccupations. La meilleure reste celle de son éditrice. Le livre s’est fait parce qu’il a rencontré la volonté de cette jeune trentenaire du Seuil qui ressentait dans son milieu le malaise épinglé par Guénaëlle. La pire a eu lieu lors de l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéï. "Ce soir-là le plateau était squatté par Raphaël Enthoven et Natache Polony, des pros de l’exercice télévisuel avec lesquels elle était en désaccord total sur le contenu, du coup elle n’a pas pu faire passer son message." Dans un bar près de République, sifflant la bière d’après le travail, la jeune trentenaire prendre ici librement la parole.

Technikart : Guénaëlle, beaucoup de livres sont déjà sorti sur le thème des trentenaires. Pourquoi en rajouter un à cette longue liste ?

Guénaëlle Gault : Moi, je voulais parler de cette génération pivot sous l’angle politique, lever tous les malentendus dont les trentenaires font l’objet, tout ces malentendus qui n’ont l’air de rien mais qui témoignent en réalité d’une mauvaise vision de la société, pour montrer qu’on doit enfin passer à une lecture positive de la société et donc à une autre forme de politique.

Technikart : Qu’entends-tu par "mauvaise vision de la société" ?

Guénaëlle Gault : Par exemple, tout ce discours décliniste selon lequel la France va mal et les français n’ont pas le moral. Tout ça n’a de sens que si on regarde la réalité de la société avec les lunettes du passé. Parce qu’alors on va forcément voir les choses qu’on perd au détriment des choses qui pourraient nous faire aller de l’avant. J’avais envie de parler des trentenaires parce que notre façon de faire de la politique diffère énormément de celle de nos aînés, qu’elle n’est pas reconnue et que c’est en la reconnaissant qu’on pourra construire une société efficacement. C’est mon point de vue. J’ai interrogé une vingtaine de personnes pour ce livre. Ça ne prétend pas être représentatif, ça prétend être significatif et donner matière à débat.

Technikart : Aucun des livres déjà sortis sur les trentenaires ne te plaisait ?

Guénaëlle Gault : Si, ceux du sociologue Louis Chauvel m’ont vraiment plu. Ce trentenaire est le premier à avoir très objectivement mis le doigt sur la croissance des inégalités intergénérationnelles depuis 1950. Il défonçait un peu la porte. Moi, j’arrive après et je veux être moins agressive à l’égard de nos aînés et moins culpabilisante à l’égard de ma génération. Moins réac aussi. J’ai trouvé le livre de Natacha Polony très réac, ce n’est ma démarche et j’espère que ça se voit. Je ne dis pas qu’à certains moments l’agressivité ou la plainte ne sont pas utiles dans le débat, mais d’autres l’ont fait avant moi et ce n’est pas ma façon de faire. Je suis plus dans une espèce de discussion sans nombrilisme.

Technikart : Tu es directrice d’études au département Stratégies d’opinion de TNS Sofres. J’imagine que ton travail est en étroite corrélation avec le propos de ce livre…

Guénaëlle Gault : Bien sûr. Pour moi une façon de renouveler la politique consiste d’ailleurs à faire un véritable travail de décryptage de la société. Il faut voir et comprendre que les choses ne sont pas structurées comme avant. Comment le sont-elles ? Comment faire avec ? Ces questions ne sont pas un travail annexe, elles sont déjà politiques. Si la société ne sait pas se représenter elle-même, elle ne peut ni avoir de représentants ni définir le pouvoir à exercer. Tout ce travail un peu nouveau de décryptage est important, moi je peux le faire dans mon métier, toi tu peux le faire en tant que journaliste, et ainsi on peut créer le premier maillon d’une chaîne qui donnera une meilleure représentation de la société, à partir de laquelle on pourra enfin articuler un système politique représentatif.

Technikart : Ta démarche n’étant ni agressive ni plaintive, le ton de ton livre s’en ressent, il est très doux et l’écriture très sujet-verbe-complément. Pourquoi ne pas y avoir mis un peu plus de panache ?

Guénaëlle Gault : (Silence.) Je ne sais pas. Peut-être que je me plais à le croire, mais je trouve qu’il y a plus de provocation dans le fond que dans le ton et je pense que c’est comme ça qu’on communique le mieux aujourd’hui. Parce que la provocation de ton est partout et qu’il n’y a jamais rien derrière.

Technikart : Tu veux dire qu’on est dans un spectacle de la parole ?

Guénaëlle Gault : Oui. D’un côté on souhaite du politiquement correct, du parler vrai, mais de l’autre on dit amen à tous les coups de gueule, à tel point qu’il faudrait presque ne plus s’exprimer que comme ça pour pouvoir avoir droit de cité dans les médias. Ceci est pervers et dessert, je pense, ce qu’il faut qu’on fasse en terme de politique. Certains disent que les jeunes générations sont très prudentes et très mesurées en politique. Dans la forme, oui, peut-être, mais dans le fond je ne pense pas. Aujourd’hui, ça ne sert plus à rien de casser ce qui a déjà été cassé, il s’agit plutôt d’être constructif dans la forme. Moi, cette façon de réagir me vient de la pratique de l’aïkido. J’adore cette discipline parce qu’elle symbolise aussi un moyen de communication équilibré. Dans l’aïkido il n’y a pas de perdants car on utilise notre force pour neutraliser la force de l’adversaire et on lui apprend donc quelque chose sur lui-même. Des gens savent très bien faire ça. Michel Serres, par exemple, est extrêmement efficace quand il discute avec quelqu’un car il arrive à lui donner raison sur certains points tout en faisant passer son message. Il y a beaucoup de respect et de courtoisie dans sa façon de faire.