Dans une télévision aux allures de continuum, cannibalisée par les formes narratives putassières, les silences n'ont plus leur place. Pire, ils deviennent des fautes de goût. C'est sans doute la raison pour laquelle le DVD est peu à peu devenu l'ultime refuge des documentaires à l'ancienne, ceux qui ne se sont pas encore convertis à l'esthétique dictée par la télé-réalité. « États Limites », compilation de trois docus écrits, réalisés et autoproduits par un certain Civa de Gandillac est un bon exemple de ces films improgrammables à l'austérité censément repoussante. Dans ces petits modules d'une beauté lunaire, les vies et les trajectoires individuelles viennent éclairer un monde qui a perdu son humanité en chemin. Le premier, « Tête de Turc », douloureuse mise en perspective des effets de la double peine, retrace le parcours de Ozkan Ozen, un jeune français arrivé en Lorraine à l'âge de deux ans, puis expulsé pour trafic de drogues. Privé de ses droits, Ozkan nous parle de sa nouvelle situation de clandestin et de l'isolement qui en découle. « Un mur pour la paix » évoque quant à lui, à travers la parole du philosophe Maurice de Gandillac, cette notion de rapport pacifié dans un monde où chaque relation est empreinte de domination. Enfin, le plus beau des trois, « Guerres spirituelles », nous fait suivre la misère quotidienne de Michel, clodo traînant sa présence fantomatique dans les rues du Marais. Grande masse brune au visage marqué par l'ennui, résistant évoluant hors du temps, Michel ne parle que pour lâcher de courtes phrases fortes et énigmatiques qui viennent briser son mutisme, dernière carapace contre la violence extérieure. « Mon corps, c'est leur planète » nous dit cet étrange poète devant qui on a l'habitude de passer sans s'arrêter.

Vincent Cocquebert

« États Limites », de Civa de Gandillac.http://etats.limites.free.fr/